Messages étiquettés Hadopi

Hadopi : et après ?

La loi Hadopi est passée. Nous n’insisterons pas sur les graves défauts de cette loi, commentés de nombreuses fois, dont wikipedia fait une excellente synthèse. A moins d’être un anarchiste brutal, il ne reste donc plus qu’à accepter la triste réalité. « dura lex, sed lex ».

Et aussi à se poser la question de savoir ce qui va se passer. Bien sûr, et cela a déjà été commenté de nombreuses fois, cette loi est inapplicable, elle amènera contestations sur contestations, et sera surtout un gâchis d’argent totalement inefficace.

Je voudrais proposer ici un autre point de vue : que va-t-il se passer pour l’industrie du disque, et surtout pour les majors, qui ont tellement insisté pour cette loi ? Et pour cela, je suggère de partir de l’évolution des usages, et des modèles économiques, car, dans un monde capitaliste, ce sont les clients qui tirent l’innovation et qui font le chiffre d’affaire, pas les lois.

Partons de quelques constats simples. Tout d’abord, le modèle économique de la musique est tout sauf un modèle stable. Bach était un musicien de cour, puis organiste d’église, et enfin maître de chapelle, et dans ses dernières années, gagnait sa vie en composant une cantate par dimanche. Mozart vivait de commandes, argent qu’il dépensait tout aussi vite qu’il le gagnait. Chopin essaye d’augmenter le prix de ses publications papier, puis Liszt invente le concert moderne. Arthur Rubinstein comprendra le premier l’intérêt du disque, et aujourd’hui, le modèle économique bascule vers un modèle de valeur dans le flux et plus dans le stock, comme je l’ai déjà écrit dans ce blog.

Deuxième constat, les clients, comme les jeunes créateurs, cherchent des rencontres. Ce que le modèle de la longue traine montre, c’est un basculement d’un modèle de marketing de masse vers un modèle de marketing communautaire. L’étude que j’ai citée de 2003 qui montre qu’Amazon a réussi à créer 800 millions de dollars supplémentaire rien que sur les livres de la queue de distribution est de plus en plus d’actualité. Autrement dit, la valeur se déplace des grandes vedettes vers les musiciens qui n’auront pas forcément une renommée mondiale, mais qui, grâce à Internet, et au peer to peer, rencontreront leur public.

Donc, la valeur se déplace vers le marketing communautaire, car c’est ce que le public souhaite. Ajoutons à cela un dernier truisme: le matraquage publicitaire ne marche pas. Il sera de moins en moins possible d’imposer Julio essuieglasse ou la starAc, parce qu’Internet, ce n’est pas la télévision : la valeur est dans les forums de discussion, dans twitter, dans les réseaux sociaux, dans les échanges entre les internautes; bref dans le peer to peer.

Que vont donc faire les majors ? Soit elles vont camper sur leur positions, et constater deux choses: une baisse de leurs revenus (mais elles ne pourront plus prétendre que c’est à cause du « piratage ») et un  assèchement de leur catalogue, qui comportera de moins en moins de jeunes artistes. Soit elles vont comprendre (si ce n’est déjà fait) que le marketing qui fonctionne est un marketing communautaire, et vont alors se résoudre à imiter ce que, dans le domaine bancaire des prêts en peer to peer, Virgin Money a fait, en rachetant circle lending. Obligées d’admettre que le monde a changé et que le modèle en peer to peer qu’elles ont combattu est celui qui apporte de la valeur, elle vont donc se résoudre à faire leur shopping. Ce sera la course, à qui va racheter sellaband, qui va racheter mymajorcompany, qui va racheter slicethepie, etc…

Et comme ce modèle communautaire qui vit dans le flux est celui qui fonctionnera, ces mêmes entreprises se retrouveront face à une loi Hadopi qui, brusquement, deviendra une gêne, et les empêchera de faire du business. Entre temps, les artistes ayant repris du poil de la bête, comprendront qu’il ne s’agit plus de se contenter de quelques maigres pour cents comme actuellement, et rappelleront que, dans ces modèles économiques nouveaux, non seulement ils peuvent prétendre entre 30 et 50% de la valeur finale, mais que le rôle du diffuseur est d’augmenter les flux, pas de les diminuer.

J’imagine donc très bien, dans quelques années, que les majors, ayant finalement absorbé les nouvelles règles économiques,  reviendront la queue basse devant le gouvernement pour demander la modification, voire l’abrogation de cette loi. L’arroseur arrosé, en quelque sorte. C’est ce que je leur souhaite, plutôt que de disparaître…

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Hadopi et l’histoire…

J’ai déjà eu l’occasion de regarder la grossière erreur de la maintenant loi HAPODI sous un angle économique (et je m’excuse au passage auprès de Madame la Ministre NKM de mes propos à l’introduction quelque peu directe, disons que mes origines cosaques remontent à la surface lorsqu’il s’agit de sujets importants). Je ne reviendrai pas dessus, si ce n’est pour ajouter que le modèle économique ancien (donc actuel) souffre d’un énorme problème: c’est que la part qui revient au distributeur lors de la vente d’un CD est de l’ordre de 50% (10% pour l’artiste), et que la bonne question est de savoir si le service fourni en retour de ces 50% les vaut vraiment. En tout cas, si j’étais artiste aujourd’hui, c’est la question que je me poserais. J’ai pu vérifier que beaucoup d’artistes se la posent.

Je ne la regarderai pas plus sous l’angle politique, d’autres sites le font beaucoup mieux que moi. Ni sous l’angle de l’efficacité, nulle par avance en ce qui concerne cette loi; je sais depuis longtemps que la caractéristique numéro un des français est d’être conceptuels, et de peu favoriser le pragmatisme. Faire une loi à la fois efficace et visible serait une grande première en France…

Je voudrais donc revenir sous l’angle de la rupture. Le monde est fait d’accumulation de tensions, et puis de relâchement, bref de ruptures. Il me semble que le rôle des responsables n’est pas de retenir les ruptures, mais de les accompagner, et d’aider les citoyens à les affronter.

Il n’est pas possible de demander à tout citoyen d’être visionnaire. Cette approche est trop inhumaine, ou trop communiste à mes yeux, pour être intéressante ou crédible, et surtout pour fonctionner. En revanche, il faut gérer les frottements entre la vision et la réalité, entre le nomade et le sédentaire, entre l’exploration et l’exploitation, comme on l’apprend en théorie de la complexité. Et ce qu’on apprend, c’est que la complexité est une propriété du regard. Ce n’est pas que le monde est différent, c’est qu’il est de plus en plus en interactions, et que, pour l’aborder, il faut changer de regard, il faut apprendre, plus que de simplifier. Je hais la simplification, elle est porteuse d’endormissement.

Pour moi, le rôle premier d’un gouvernement n’est donc pas de protéger le peuple, mais de l’aider à grandir. Tout médecin vous dira que, dans la guérison, il y a une part de responsabilité du patient lui-même. Et qu’on ne me dise pas que ce n’est pas possible, le modèle Anglo-Saxon en est beaucoup plus proche que le notre (je vous promets des larmes et du sang disait Churchill…) Alors ???

J’ai toujours dit, et écrit, que l’invention de l’Internet était une résonance d’une autre grande rupture cognitive de l’histoire de l’humanité, l’invention de l’alphabet. Plongeons nous un instant en -1500 voire -2000, lorsque des hommes visionnaires disent à d’autres hommes « arrêtez de dessinez un arbre, et passez par une abstraction qui est la représentation de l’arbre par un ensemble de signes abstraits formant un mot ». Imaginons les tensions de l’époque, les réfractaires disant « mais pourquoi passer à l’alphabet, personne n’y comprendra rien, c’est trop compliqué, et puis nous ne pourrons plus communiquer avec eux qui ont une langue différente; au moins le dessin d’un arbre, c’est simple, tout le monde comprend, etc.. » ; pire, trouvant en Socrate un intellectuel les soutenant, lui qui déclarait que « l’écrit ne véhicule pas la connaissance, mais l’illusion de la connaissance » ; etc.. etc..

Alors, il y eu les Egyptiens, et les Grecs. Les Égyptiens ont refusé l’alphabet, expliquant que leur écriture hiéroglyphique était déjà compliquée, mais que, heureusement, il y avait les scribes pour aider le peuple; une forme antique de « dormez, dormez, le gouvernement fera le reste ». Les Grecs, à l’inverse, ont enfourché l’alphabet. Ils en ont fait un vecteur de transformation sociale, sociétale, cognitive. Ils l’ont amélioré, en inventant la voyelle. Ils ont fait des lois, la célèbre loi de Charondas, rapportée par Diodore de Sicile : « Les enfants iront à l’école apprendre à lire et à écrire, et ce sera l’état qui paiera les maîtres ». Résultat : explosion des connaissances dans la science, l’astronomie, la philosophie, la médecine, etc… Nous avons tous oublié que la première mesure du diamètre de la terre eut lieu en -280, par Ératosthène, avec une erreur de 4 ,5%. Personne ne nous a appris qu’en -150, les grecs savaient que l’axe de rotation de la terre n’était pas stable, mais tournait comme une toupie (phénomène appelé la précession des équinoxes). Impensable sans l’invention de l’alphabet.

Alors voilà, la loi Hadopi est, une fois de plus le triomphe de la morale sur l’éthique, du processus sur l’intelligence, de la mort sur le vivant. En ce sens, cette loi est dans le même esprit que la loi sur les 35 heures, une basse flatterie basée sur les paradigmes du monde ancien, faite pour endormir le peuple.

Face à cette loi, et à d’autres à venir sur le même registre, il ne tient qu’à nous de nous comporter en Grecs, ou en Egyptiens. La civilisation Grecque a prospéré. L’autre s’est endormie…

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Message ouvert pour Madame Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat à la prospective et au développement de l’économie numérique

« Le téléchargement illégal fait mal, ça détruit »

Madame le Ministre,

si c’est ainsi que vous commencez votre travail, je suis très inquiet.

Sans faire un cours d’économie, je dirais simplement la chose suivante: l’économie de l’immatériel est une économie d’abondance, alors que l’économie matérielle est une économie de rareté. Lorsqu’on partage un bien matériel, il se divise. Lorsqu’on partage un bien immatériel, il se multiplie. Les règles économiques qui gèrent la vente de pizza ne sont absolument pas les mêmes que les règles économiques qui gèrent la vente de la musique. J’ai déjà expliqué cela dans un ouvrage écrit en 2004 et paru aux éditions du Pommier.

Internet porte les valeurs de l’économie de l’abondance. Or, tout le jeu actuel de l’industrie du contenu (musique comme film) est de nier ce fait, et de retourner le plus possible à une économie de rareté, par exemple avec les DRM (stupidité qui est actuellement en train d’être abandonnée…) ou bien en infligeant de lourdes amendes à des « pirates » qui ont mis à disposition du contenu.

Madame le Ministre, avez-vous lu l’excellente analyse de Roberto di Cosmo en 2006, qui montrait que le modèle économique nouveau de l’Internet apportait plus d’argent au créateur que le modèle ancien ? Avez-vous regardé des sites comme Sellaband, qui sont des modèles en peer to peer où des passionnés investissent dans des créateurs  pour leur permettre de lancer un CD ? Avez-vous lu cet article paru en 2002 dans le New York Times, écrit par Kevin Kelly, un des deux fondateurs de Wired magazine, qui montrait déjà le déplacement de la valeur dans l’industrie de la musique ?

Madame le Ministre, savez-vous ce qui va se passer si l’on continue de protéger les retardataires qui refusent de comprendre que le monde change ? C’est très simple, l’industrie du contenu va mourir, parce que toute protection empêche une industrie de se transformer en innovant. Et comment va-t-elle mourir ? Par assèchement de son catalogue. L’objectif numéro un d’un créateur moderne est de se faire connaître, et justement Internet le permet, en favorisant la transmission rapide de sa musique. Une excellente étude de 2003 publiée par la Sloan School a montré qu’Internet, au travers de l’effet « longue traine » (effet pas toujours très bien compris) avait apporté 500 millions de dollars supplémentaires à l’industrie du livre, uniquement en vendant des livres peu connus. Si elle ne pense pas la modernité, l’industrie traditionnelle du contenu va peu à peu réduire son catalogue à un mélange d’artistes vieillissants et de « Star Academy ». Ce n’est pas très palpitant…

Maintenant, deuxième point : quels sont les vrais problèmes ? Madame le Ministre, je ne me permettrai en aucun cas de faire votre métier, je me contenterai de trois simples réflexions.

En premier lieu, je citerais le problème du très haut débit. L’ADSL est une absurdité, pas seulement à cause de son débit ridicule, mais à cause de son « A ». Peu de personnes en connaissent sa signification : « Asymétrique ». car l’ADSL a été inventé par des ingénieurs des Télécommunications, qui ont raisonné en terme de vidéo à la demande. Ils ont donc privilégié le download, au prix d’un upload à très bas débit (entre 512kb/s et  1Mb/s). Ils ont raisonné culturellement en pensant un monde où les relations sont verticales; ce monde ancien que, justement, l’industrie du contenu veut maintenir.

Seulement, Madame le Ministre, Internet n’est pas la télévision, Internet est une technologie de pair à pair, horizontale. A partir de là, le citoyen veut uploader son contenu, que ce soit sur youtube, dailymotion, flickr, ou bien tout simplement pour envoyer ses photos à ses amis, à sa famille. Pourquoi diantre obérer ainsi l’upload ? Il faut donc du très haut débit symétrique. La solution existe, elle a déjà été déployée ailleurs, la fibre optique. D’autres hommes politiques ont eu le courage de construire des routes, des autoroutes, des chemins de fer. Il faut avoir le courage aujourd’hui de construire un véritable réseau en fibre optique (oserais-je rappeler ce qui est arrivé à Tours, à Orléans, qui par conformisme ont refusé le train???), et là se situe fondamentalement le rôle de l’état.

Continuons sur les grands chantiers: la mobilité est en retard en terme d’usage. Pourquoi? Essentiellement le modèle économique outrancier des opérateurs de télécommunication (savez-vous que, dès que vous surfez en dehors de la France, il vous est facturé entre 5 et 10 euros par mega-octet transféré ??? Ce n’est pas comme ça que nous aiderons nos PME à aller vendre à l’étranger…). Un quatrième opérateur, qui viendrait avec une culture Internet, des modèles économiques en pair à pair, qui aiderait par exemple à installer des Femtocells partout, cela ferait un grand bien, cela permettrait véritablement de donner les conditions d’un nouvel élan économique, au travers de l’explosion des usages en mobilité.

Autre exemple, il faut moderniser l’image des métiers de l’Internet. La DUI a lancé le portail des métiers de l’Internet, dont la deuxième version va sortir prochainement. Il est surprenant de constater que, pour beaucoup de personnes, travailler dans l’Internet signifie être assimilé à un Geek, un « nolife », bref, à quelqu’un de perdu. C’est du gâchis. Lorsque j’ai créé en 2000 ma première start-up, et je me suis aperçu, en allant ouvrir la filiale Américaine dans la Silicon Valley, que la technologie française était extraordinairement considérée. Il ne faudrait pas que nos compétences naturelles se perdent, il faut favoriser l’enseignement de l’Internet dans l’enseignement supérieur, dans ses dimensions technologiques, économiques, sociales, comme je l’ai déjà exprimé ici.

Madame le Ministre, vous savez que ce n’est pas par la consommation que nous nous sortirons de la crise, mais par la production intelligente et la valorisation de tous nos savoirs-faire. La première mission que les Français attendent de votre administration ne serait-elle pas de faire en sorte, par tous les moyens, qu’Internet soit le vecteur de transformation, et qu’il aide les entreprises à innover, et les citoyens à participer? Si la complexité chère à l’administration de notre pays vous empêche d’en avoir tous les moyens, auriez-vous au moins la rage de convaincre  les autres administrations qu’il faut travailler autrement? Car, Madame le Ministre, Internet n’est plus le monde du « OU », mais celui du « ET ».

Le monde évolue et devient un lieu d’échange en pair à pair. Aux modèles économiques verticaux classiques de l’industrie, Internet supporte la transformation vers un modèle horizontal, de place de marché. C’est là que se situe le rôle principal de l’État: faire en sorte que cette place de marché soit porteuse de nombreuses interactions. L’État se doit de fluidifier les échanges, votre administration se doit d’y contribuer, en apportant aux entreprises et aux citoyens la meilleure infrastructure au meilleur coût. Les services y viendront par eux-même.

Madame le Ministre, laissons-donc les vieux modèles économiques mourir de leur belle mort, et construisons tous le futur, un futur qui sera supporté par un réseau à très haut débit symétrique.

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