Archives pour la catégorie Réflexion

Les compagnons du devoir

Je sors d’une conférence effectuée devant les compagnons du devoir, rue de l’hôtel de ville. Je suis déjà intervenu devant eux, en 2004. Une expérience inoubliable.

Je voue une profonde admiration pour les compagnons, admiration qui pourrait s’expliquer, s’il fallait être concis, par « la sublime beauté du geste ». Au sein des Compagnons, je me confrontais, dans la salle, à une vingtaine de prévôts, ceux qui gèrent des centres d’hébergement, qui assurent l’animation et la direction d’une maison de compagnons, accueillant entre 50 et 120 jeunes compagnons lors de leur tour de France.

Ils me posaient de bonnes questions : quel est l’impact d’Internet sur leur métier de prévôt ? Quelle est la réelle importance des réseaux sociaux? Comment doivent-ils se comporter avec les jeunes compagnons qui sont, du moins à leurs yeux, plus à l’aise avec Internet ? Ils me demandaient quelques clés. Pour des raisons purement personnelles, j’ai même beaucoup échangé avec l’un d’entre eux, un Russe, compagnon plâtrier, qui rêvait d’introduire les principes du compagnonnage en Russie. Mais pas qu’avec lui, j’aurais passé des heures avec n’importe lequel, ou laquelle (il y avait trois femmes) d’entre eux ou d’entre elles.

C’était une des rares fois où je me trouvais en face de personnes qui souhaitaient simplement comprendre, qui sentaient bien l’importance du sujet, mais qui cherchaient par quel port l’aborder. L’un des compagnons me posa la question la plus difficile parce que la plus simple : quel conseil leur donner pour aborder le problème d’Internet, des réseaux sociaux, des jeunes.

Inspiré par la magie du lieu, je me suis permis une réponse outrageusement simple : Internet favorise l’éthique, plus que la morale. Je leur ai conseillé d’aller dans Internet, avec le regard d’un Levy-Strauss : pour comprendre. Puis d’aider les autres à comprendre. Le seul mot d’éthique leur a suffit, ils ont acquiescé en silence…

Je ne cessais de me dire : « tu devrais te taire, tu as plus à apprendre d’eux qu’eux de toi »; hélas, je ne sais pas me taire. Paradoxalement, c’est leurs questions qui m’ont nourri. J’ai appris, de leur manière ouverte, comment aborder le monde. J’ai senti que, quelque part, les valeurs Internet de partage, de communauté, d’éthique, de neutralité, leur parlaient, à eux, les compagnons, qui sont dans la simple beauté du travail bien fait. Le TAO de l’IETF, « nous croyons au consensus grossier, et au code qui fonctionne » leur a parlé en direct.

Internet n’existe pas, pas plus que l’alphabet. Ce qui est important est l’alphabétisation. Tout comme la fabrication du papier ne passionne plus les foules, les métiers spécifique à l’Internet vont, à terme, disparaître. Les programmeurs vont rester. Mais les chefs de projet Internet vont devenir des chefs de projets. Les « marketeux » Internet vont devenir des « marketeux ». Les « spécialistes » Internet vont devenir…

Les compagnons vont rester.

 

 

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Mode anglais, mode français : de la contestation

Ce billet fait suite à mon premier : « Mode anglais, mode français : de la décision« .

Il est motivé par la montée de l’extrémisme que je perçois dans plein de domaines, dont un qui cristallise bien des tensions, Hadopi. Mon ami Jean-Michel Planche a raconté ici des éléments intéressants: lui qui est un entrepreneur militant de l’Internet se voit conspué, voué aux gémonies, parce qu’il a, comme moi, accepté de favoriser les ponts plutôt que les murs.

Une première remarque s’impose : la coopération est un équilibre instable. Ceux qui pratiquent la théorie des jeux le savent bien : A & B discutent. C’est une matrice à quatre cases : A & B jouent la coopération (gagnant-gagnant en d’autres termes), A la joue et B non, l’inverse, et aucun des deux ne la jouent. La première case est la seule à aboutir à un résultat accepté conjointement. Mais elle est instable: il suffit que l’un des deux la quitte pour que l’autre frustré, la quitte aussi, et tout le monde se retrouve dans la case affrontement (perdant-perdant); Bing. Insistons bien: seule la case coopérative est créatrice de valeur, les autres sont destructrices.

Comment se sort-on de la case perdant-perdant? Comme cette case est un équilibre instable, il faut développer une énergie phénoménale. Qu’est ce qui fait que certains y arrivent : la confiance a priori. Et quelle est la base de la confiance: l’information. Les haines, les guerres, la violence, le fascisme, se nourrissent de l’absence d’information. Faut-il rappeler qu’à l’époque du communisme, un annuaire était considéré comme un secret d’état. J’ai fait, en 1983, avec les géographes Galia et Guy Burgel, une analyse comparative du plan « officiel » de la ville de Moscou, et d’une image Landsat de cette ville. Ya pas photo, dirait-on aujourd’hui, la carte était sciemment fausse, même si elle était homéomorphe.

Alors voilà une des beautés de l’Internet: parce qu’il fait circuler l’information, Internet favorise la coopération. Les valeurs de l’Internet sont des valeurs d’intelligence collective, de travail en commun, même quand les points de vue sont opposés. Avec Internet, la révolte des Cipayes n’aurait pas eu lieu !

Revenons donc à Hadopi. Qu’il y ait des anti hadopi est normal. Maintenant, comparons deux modèles.

Tout d’abord le site « Ne m’obligez pas à voler« . C’est un site Européen, qui explique l’attente des « consommateurs du numérique » vis à vis des fournisseurs de contenu. Traduit en plusieurs langues, ce manifeste est très intéressant à lire, et contient des fondamentaux qui correspondent bien à plusieurs attentes et frustrations qui sont exprimées ici et la.

Ensuite, une version franco-française, « Pourquoi je pirate« . Rien que le titre fait rêver, là où le premier site exprime son attente, le second explique pourquoi il a envie d’être négatif. La où le premier jette les bases d’un travail coopératif, donc tente la case gagnant gagnant, l’autre se place d’emblée dans la case refus, et donc ne peut que conduire à la case perdant perdant. L’ennemi est con, disait Desproges, car il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui.

C’est dommage. C’est d’autant plus dommage que certaines idées du second site sont très proches du manifeste du premier…

Dans un monde Internet, les valeurs de coopération sont celles qui sont efficaces. Les valeurs d’affrontement stérile, de combat de coq, en sont l’antithèse. Les enfants gâtés qui demandent tout de l’autre et n’offrent rien eux-même n’ont pas leur place.

L’esprit de contestation, tout comme l’administration, doit se mettre en mode 2.0.

 

 

 

 

 

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Mode anglais, mode français : de la décision

Le français et l’anglais, c’est une histoire d’amour et de haine. Les influences des deux langues sont profondes, et parfois surprenantes. Qui sait que le mot « Mushroom » vient en fait du vieux français « le moucheron », qui est devenu notre mousseron des prés? Je ne peux que conseiller l’extraordinaire livre de Henriette Walter, Honni soit qui mal y pense : L'incroyable histoire d'amour entre le français et l'anglais, qui, entre autres, recense 3200 mots qui s’écrivent de la même manière et ont le même sens dans nos deux langues.

Il y a néanmoins de profondes différences. Souvent, le français décrit un concept par son contenu, et l’Anglais par sa destination. Pour aller skier, nous achetons « un forfait » (description du contenu : une offre tarifaire forfaitaire) là où les Anglais acquièrent « a ski pass » (description du but : passer les portillons). Le français est parfois stressant, là où l’anglais est agréable. A l’aéroport, nous nous parquons sur « une dépose minute », là où les Anglais vont dans la zone « kiss and fly ».

La différence qui me semble être la plus marquante est à propos d’un acte pas facile : la décision.

En français, « on prend une décision ».

En anglais, « you make a decision ».

Prendre une décision est un acte grave, qui a une première conséquence: elle n’appartient plus à personne d’autre. Elle est à celui qui l’a prise, qui peut donc en faire ce qu’il souhaite, parfois même rien du tout. Prendre une décision collective est virtuellement difficile: chacun n’en possède-t-il qu’une partie, ou bien est-elle duplicable à l’infini, quitte à devenir alors universelle, donc à perdre son sens?

A l’inverse, faire une décision est un acte de création. Elle peut être fabriquée collectivement, elle prend un sens propre, c’est une oeuvre unique, dont on peut retracer les origines. Comme le dit le magnifique Dictionnaire historique de la langue française, « le verbe latin exprime le fait de saisir physiquement et par l’esprit » .

Alors, il ne faut pas nous étonner si nous raisonnons plus en stock qu’en flux. Notre propre langue nous pousse à considérer que le monde doit être saisi, stocké, gardé; là où les anglais cherchent à diffuser, partager, échanger. Ce serait la principale raison pour laquelle nos « décideurs » n’aiment pas Internet, qui pousse à faire, et pas à prendre.

Et si, dans notre quotidien, nous changions juste ce petit point, qui consisterait à dire, à partir de maintenant « nous allons faire une décision ». Peut-être que notre rapport aux autres et au monde changerait dans le bon sens ???

 

 

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Essai pour la politique du futur

Internet est actuellement un formidable vecteur de transformations, qui impacte tous les secteurs de la société. La politique n’est pas épargnée, et les hommes politiques aujourd’hui sont de plus en plus secoués par la force des communautés qui ont, avec internet, trouvé enfin l’outil qui leur permet d’être plus efficace.

Il ne faut pas être aveuglé par ce qui s’est passé en Tunisie, en Egypte, et ce qui se passe maintenant dans d’autres pays Arabes. Tout les régimes, tous les hommes politiques, qu’ils vivent dans des démocraties, ou des régimes totalitaires, sont secoués, non pas par Internet, mais par l’irruption des peuples dans la vie politique, mouvement qui n’est pas récent, mais s’appuie sur le réseau pour prendre de la puissance.

Il n’est pas inutile de rappeler les fondamentaux de l’Internet: c’est un réseau neutre, du moins, pour l’instant, qui interconnecte des individus en mode pair à pair, et leur permet d’échanger, et d’exprimer leur créativité. Internet est donc l’antithèse du schéma hiérarchique traditionnel, qui fait encore aujourd’hui du monde des entreprises, où l’information est plus dans un flux vertical qu’horizontal. Internet, parce qu’il favorise la mise en réseau des intelligences, est un outil qui favorise la confiance, ou plutôt, qui ne peut fonctionner que sur des schémas humains basés sur la confiance. Lire le reste de cet article »

 

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La société de l’interaction et de la complexité

Internet n’est pas la première technologie de l’histoire de notre humanité qui accompagne des bouleversements fondamentaux. J’ai coutume de dire que l’invention de l’alphabet est la révolution la plus proche de l’Internet, et son usage n’a probablement pas été facile à ses débuts. Il n’est pas neutre de passer d’un dessin à une série de symboles abstraits.

Mais la construction de l’Internet est aussi une manière de résoudre des problèmes. La lecture du livre « L'homme et la matière » d’André Leroi-Gourhan nous montre bien que l’idée de co-construction entre l’humain et l’outil est un des fondamentaux de l’humanité: « la main forge l’outil, et l’outil change l’homme » . Ce constat permet d’éviter deux écueils: la technologie Dieu et la technologie Diable. Non, Internet n’est pas l’outil qui va rendre le monde meilleur. Mais Internet n’est pas non plus l’instrument qui pousse les enfants dans les griffes des pédophiles. Internet, comme l’écriture, est un média neutre. L’alphabet a permis de coder à la fois « La Divine Comédie » et « Mein Kampf », des recettes de cuisines délicieuses et des livres pornographiques, Molière et Emile Henriot. Internet, de par la neutralité de son architecture, véhicule tous les paquets de manière indifférenciée. Lire le reste de cet article »

 

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Business model de l’Internet: des moments noirs à venir ?

Nous avons de la chance en France, d’avoir Free, qui a forcé les opérateurs de télécommunications traditionnels à adopter des modèles tarifaires forfaitaires, non basés sur l’usage.

Pour comprendre comment cela est possible, il faut rappeler l’un des papiers fondateurs de l’Internet, si ce n’est le premier, publié en 1961 par Leonard Kleinrock, « Information flow in Large Communication Network« .

Kleinrock s’intéressait à un problème simple : quel est le meilleur protocole pour faire communiquer deux ordinateurs entre eux. Après avoir étudié les protocoles des opérateurs de télécommunication, il a conclu que ce n’était pas un bon paradigme, et sa thèse a porté sur le choix du paquet plutôt que de la commutation. Lire le reste de cet article »

 

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Bonne année 2011, une année première


(english version here)

Le mathématicien qui, en moi, a refusé de s’endormir , me fait remarquer que 2011 est un nombre premier.

Ce sera donc une année première.

Alors, que souhaiter ?

  • Au monde des entreprises, de se mettre en mode coopératif, en comprenant qu’Internet n’est pas le problème, mais la solution pour créer de la valeur collective.
  • Au monde de la politique, de comprendre les vertus du modèle du gouvernement 2.0, tel que les pays anglo-saxons commencent à l’aborder.
  • A tout le monde, d’avoir confiance en l’avenir, car il n’y a pas d’innovation sans risque, et pas de risque sans confiance.

Finalement, n’oublions pas que l’avenir n’est pas dans les astres, mais dans la tête de ceux qui le construisent.

Je nous souhaite donc, à nous tous, de mettre de la joie et de la beauté dans nos constructions communes !

time past, and time future,
what might have been, and what has been
point to one end, which is always present

Only through time time is conquered.

 

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pub et Internet

En ce moment de Noël, la neige tombant à gros flocons, j’ai envie d’aborder avec légèreté un sujet important: la publicité et Internet.

Le marketing et la pub, comme beaucoup d’activités, ne peuvent plus se faire de la même manière dans un monde Internétisé. Il ne suffit plus d’affirmer ou de scénariser; le message en soi n’est plus suffisant, il doit être cohérent avec le fond.

Une illustration est la suivante. J’ai effectué en 2006 un travail pour Renault, qui consistait à analyser dans les forums de discussion le buzz autour du quidam qui prétendait que son régulateur de vitesse était bloqué à 190km/h. Renault avait fait parler Jean-Pierre Beltoise sur France 2, mais hélas, celui-ci raconta que les lagunas étaient des voitures fiables, avec comme preuve qu’il suffisait de retirer la clé de contact si problème… Les forums ont buzzé de manière inimaginable sur cette énormité, et je vous livre ici deux extraits qui résument bien la réaction de la toile.

Nous étions en 2006…

Dans les années 1990, à la création du web, tout le monde le confondait avec la télévision. C’était normal, l’internet avant le web était en vrai mode peer to peer, tandis que le web, qui revenait à une architecture séparant un client et un serveur, était un retour vers une forme verticale de transmission de l’information, poussée du site web vers l’utilisateur. D’ailleurs, lorsqu’on me demande de synthétiser ce qu’est le web 2.0, je réponds qu’il s’agit du retour au paradigme originel de l’Internet, à savoir un media fait pour que les gens parlent entre eux, mais qui se fait au travers d’un navigateur web, et très souvent alimenté par du contenu.

Donc, les entreprises se sont mises à faire de la communication web comme à la télévision. Le résultat peut être désastreux. Lorsque sont oubliés les fondamentaux d’Internet, à savoir que c’est, contrairement à la presse, la radio ou la télévision, un media neutre qui fonctionne essentiellement en peer to peer, qui met l’intelligence aux extrémités, et qui permet d’exprimer la connaissance globale (tout le monde sait que les autres savent), la situation peut, pour une entreprise, devenir un cauchemar. Le cas Nestlé contre Greenpeace est un exemple à méditer avec beaucoup d’attention.

Lorsqu’il y a une catastrophe aérienne médiatique, il m’arrive de regarder comment les compagnies changent leur site web. Lors des attentats du 11 septembre, United et American Airlines avaient, dans la foulée, changé leur home page par un énorme bandeau sur la catastrophe, avec un lien discret vers le site traditionnel. Lors de l’accident du vol Air France Rio Paris, il y avait un tout petit message en rouge à peine visible sur le site d’Air France, un bandeau qui avait la même importance visuelle que lorsqu’il s’agit de signaler des grèves ou des intempéries. Lors de l’accident du boeing de Charm-El-Cheikh en 2004, non seulement le site de Fram (80% des passagers) avait ignoré l’évènement, mais on y voyait une publicité qui disait « Charm-El-Cheikh, une destination de rêve »…

La pub devrait, selon moi, reposer sur trois fondamentaux : le fun (pas la moquerie), la valeur ajoutée (pas le message), et l’honnêteté (pas la transparence).

Le fun, parce que le monde moderne, post seconde guerre mondiale, n’est pas drôle. Parce qu’il suffit de regarder les gens dans le métro pour se rendre compte à quel point le rire est trop peu utilisé. Parce que le monde du travail, comme le monde de l’école secondaire, sont trop axés sur le sérieux, et oublient la dimension plaisir. De toutes façons, si la marque ne se met pas au fun, les internautes, au travers du remix, le feront eux-mêmes.

Ensuite, la constante quête du message a fait oublier que la complexité du monde nécessite de plus en plus de modes d’emploi. Si les réseaux sociaux sont plutôt pauvres sur le sujet, les forums de discussion sont des lieux d’entraide. Il est important pour une marque non seulement de savoir ce qui se passe dans la couche usage de ses produits, mais d’y apporter de la valeur. Même sans parler de pub, combien de marques mettent en téléchargement la notice d’emploi (pas la brochure commerciale, la vraie notice d’emploi) en téléchargement ? Mon appareil photo Canon, je peux. Mon piaggio MP3, je ne peux pas. C’est, pour moi, un vrai test. Non seulement la pub peut contenir de la valeur ajoutée, mais, en renversant la proposition, l’apport intellectuel passe encore mieux par le rire.

Enfin, la demande constante du public pour de la transparence n’est pas réalisable. Pour reprendre les propos de mon ami Dominique Christian, une entreprise transparente est inhumaine. En étant vulgaire, dans les camps de concentration, les latrines étaient ouvertes, de la vraie transparence. Personnellement, je préfère concept d’honnêteté. Lorsque Lego a sorti son premier simulateur, en 2005, celui-ci était bogué. Furieux, les clients hackers ont pénétré le site web de Lego pour télécharger la base de donnée des briques, sont rentrés dans le code du simulateur pour l’améliorer, et ont renvoyé le tout en injuriant Lego pour son mauvais travail. La réaction de Lego a été un modèle du genre: l’entreprise s’est excusée, et les a remerciés. Un exemple parfait non pas de transparence, mais d’honnêteté.

Tout ceci n’est pas nouveau. La pub en France a une très forte tradition d’humour, et je me permets de rappeler l’une des plus grandes publicités, qui serait, aujourd’hui, considérée hélas comme pas très acceptable :

Alors, même si la pub suivante est très connue, je ne peux m’empêcher de la rediffuser ici. Bien sûr, c’est pour un site de vente de vins en ligne !

Joyeuse neige à toutes et à tous !

 

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Les liaisons numériques dangereuses

Lorsque je suis sollicité pour faire des conférences sur les ruptures induites par Internet, il arrive que l’on me demande de parler des dangers de l’Internet.

Cela avait commencé il y a quelques années, lorsque j’avais été demandé sur ce sujet dans une émission de télévision semble-t-il connue, animée par Delarue, « ça se discute ». J’avais alors répondu que ce sujet n’était pas très intéressant en tant que tel, et que, paraphrasant mon ami André-Yves Portnoff, le seul grand danger de l’Internet est de ne pas y aller.

Cette émission fût d’ailleurs bizarre: une collection hétéroclite de « drames » humains. Une femme qui montrait ses seins devant une webcam; une mère dont l’enfant passait 17 heures par jour à jouer en réseau; une enseignante qui quintuplait son salaire en se prostituant luxueusement (le lien avec l’émission ? elle trouvait ses clients grâce à Internet…); une femme qui avait découvert l’âme sœur sur Meetic, et qui au bout de trois mois d’échanges d’emails passionnés, passe enfin deux heures folles à partager physiquement, les yeux bandés, avec son amant virtuel devenu réel pour découvrir au bout de ces deux heures que c’était une autre femme… Bref, la vie telle qu’elle existe depuis longtemps. J’avais d’ailleurs rappelé que, par exemple, les emails amoureux n’étaient que de pales copies des échanges entre Georges Sand et Alfred de Musset, ce qui avait engendré dans les yeux de Delarue un moment de découragement (« eh bien, elle est intellectuelle cette émission », s’était-il exclamé…).

Il faut rappeler un fondamental: Internet est un média neutre. Dans sa construction même, il avait été décidé de ne mettre aucune intelligence dans le réseau, et de reporter cette intelligence aux extrémités. La pensée originale, à savoir le peer to peer, avait imposé un schéma dans lequel le réseau routait avec égalité tous les paquets et ne s’intéressait pas à leurs contenus. Cette fameuse « neutralité du net », qui fait débat actuellement, était l’antithèse des réseaux des opérateurs de télécommunication, qui encore aujourd’hui implémentent le concept de classe de service, c’est à dire de priorité des communications les unes par rapport aux autres. La qualité totale sur laquelle sont bâtis les réseaux de télécommunication classiques impose effectivement une logique de rareté, à savoir que la ligne est ouverte et réservée même si rien ne passe dessus, logique de rareté qui impose de faire des priorités. Internet, à l’inverse, est basé sur le principe d’abondance, et donc de partage égalitaire.

Donc, Internet transporte indifféremment ce qu’on lui injecte. La beauté passera dans le réseau sans aucune priorité sur la laideur. L’intelligence et la bêtise y sont  transportés de manière équivalente. Où se fait alors le filtre ? Aux extrémités. Ceci est vrai pour la technologie, mais aussi pour l’usage. C’est à l’utilisateur de faire la différence entre le bien et le mal. Celui qui s’intéresse au conflit du golfe par exemple n’a aucun problème à ouvrir à la fois CNN, al jazeera, et un forum de discussion, et à se faire sa propre idée.

Une conséquence directe est cette proposition qu’Internet rend évidente : beaucoup de vérités sont contextuelles.

Une autre conséquence est rassurante : le réseau contient aussi l’antidote. Lors de l’émission de Delarue, le vrai drame était une femme dont la fille s’était pendue après avoir surfé sur des sites gothiques. J’ai respecté en direct ce cas, mais j’ai eu une discussion à la suite avec la mère, qui au début en voulait à Internet, pour à la fin me dire qu’elle s’en était sorti en fondant une association de parents, et qu’elle avait créé des liens avec d’autres associations dans le monde, grâce, bien sûr, à Internet.

Alors, quels sont les dangers de l’Internet ? J’en vois trois principaux.

Le premier est effectivement de ne pas y aller, d’ignorer le phénomène. De faire comme si Internet était une simple technologie, qui ne remet pas en cause certains fondamentaux. De ne se contenter que de l’email par exemple.

Le deuxième est de s’y opposer. Déclarer que wikipedia est de mauvaise qualité, comme une de mes étudiantes me l’avait affirmé (cf. ma réponse ici). Déclarer que « dans Internet, il n’y a que des emmerdeurs », comme me l’avait dit en 2006 un directeur marketing d’une entreprise du CAC40. Sans parler des lois sur le filtrage qui ne sont pas seulement l’apanage de la France, même si nous sommes, pour une fois, plutôt en pointe sur ce sujet, hélas.

Le troisième est de ne pas se transformer. Pour aborder Internet et en tirer le meilleur, il faut déjà se former. Les élèves des écoles devraient être formés, non pas aux dangers de l’Internet, mais à son mode d’emploi. Les salariés des entreprises devraient tous avoir des cycles de formation au numérique, à l’instar de ce que fait Lippi. Puis il faut se changer, au niveau individuel mais aussi au niveau collectif. Les entreprises et les administrations doivent se mettre en mode 2.0, et tant pis si ce concept est flou, au moins il force à réfléchir. Internet s’est construit sur la base de consensus grossier, sans planification. Le résultat est deux milliards d’individus interconnectés en moins de vingt ans.

A part ces trois dangers, je ne vois pas d’autre réelle menace différente de ce que la vie nous réserve, lorsqu’elle est cruelle et brutale. Simplement, Internet est un extraordinaire amplificateur des sentiments humains, bons ou mauvais, et c’est cela qu’il faut, avant tout, retenir.

Internet, parce qu’il met en commun une intelligence qui se situe aux extrémités, est le contraire du pouvoir central qui « pense » à la place des autres. Internet, quelque part, favorise plus une éthique que la morale.

Ce n’est pas l’attitude la plus facile. Mais, pour paraphraser un moment important du film « Himalaya, l’enfance d’un chef » : « Lorsque deux chemins se présentent à toi, choisis toujours le plus difficile ». C’est sur ces chemins que l’on apprend le plus.

Les chemins de l’Internet sont complexes, profitons-en.

 

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L’intérêt de l’OpenApi pour les entreprises

(note : english version here)

Le système d’information des entreprises est généralement un système fermé. Ce n’est pas forcément par crainte d’intrusion, ou de malveillance, mais parce que la philosophie de base du monde industriel est qu’il y a une vie dans l’entreprise, une vie en dehors de l’entreprise, et que la frontière entre les deux doit être simple: fermée, avec quelques points de passage bien surveillés, par exemple par une machine inventée par IBM en 1912 (l’horloge pointeuse) faisant office de système d’information, et une logique basée sur l’horaire qui permet de faire une barrière temporelle entre le dedans et le dehors.

Bien évidemment, le monde a changé. Plusieurs frontières entre l’intérieur et l’extérieur de l’entreprise, entre la sphère privée et la sphère professionnelle, ont explosé. Déjà sur le plan temporel, à part les salariés qui ont un travail posté (à peine 15% du travail actif), plus personne n’est vraiment concerné par la durée comme mesure de la création de valeur (d’où l’absurdité de la loi des 35 heures, non pas à cause du chiffre 35, mais parce que l’heure est de moins en moins une unité pertinente). Ensuite, la capacité des entreprises à mettre partout des blocages sur leur système d’information, allant de pare-feu à l’interdiction des réseaux sociaux en passant par le blocage de toute vidéo (pire que le gouvernement Chinois…), force finalement les salariés à travailler de chez eux, où ils trouvent de bien meilleures conditions informatiques que sur leur lieu de travail.

Les systèmes d’information, traditionnellement fermés, ont été bouleversés par la philosophie ouverte de l’Internet. Il a fallu quelques années avant que les entreprises ne se mettent à ouvrir partie de leurs informations sur l’extérieur; je me souviens de la révolution engendrée par UPS qui avait été innovant en décidant d’ouvrir son intranet sur le web afin de donner les dates de délivrance de ses paquets.

En 2010, il serait suicidaire pour une entreprise qui s’adresse au grand public de ne pas avoir un site web qui, a minima, offre de l’information, et au moins permet d’effectuer des transactions.

Mais ceci va vite devenir largement insuffisant, et je pense que le monde de l’entreprise devrait rendre publiques les API, qui sont des interfaces de programmation, de leur système d’information.

Observons ce qui se passe dans le monde de la politique. Le mouvement de l’Open Data est né de la volonté de certains chefs d’état d’ouvrir au public les données de l’administration; ou plutôt, pour reprendre l’excellent phrase du rapport de Nicholas Gruen remis au gouvernement Australien, de passer d’une logique où « le gouvernement protège ses données, sauf s’il a envie de les diffuser » à une logique où « le gouvernement diffuse ses données, sauf s’il y a une raison impérieuse de ne pas le faire ». C’est ainsi que le gouvernement Américain a ouvert son portail de données, que ce fut aussi le premier geste de Cameron lorsqu’il fut élu, conduisant au portail Anglais, suivi par de nombreux pays ou administrations; même le gouvernement Russe a ouvert un portail rendant publiques les dépenses de son administration.

Lorsqu’un gouvernement ouvre ses données, celles-ci se présentent sous plusieurs formats, allant de simples documents pdf jusqu’à des tableurs excel. Publier des données est intéressant, mais les rendre utiles est encore mieux. La logique a donc été de passer de l’ouverture des données à l’ouverture d’interfaces de programmation permettant à des programmeurs de réaliser des applications dialoguant avec les systèmes d’informations.

Le principe est le suivant: une municipalité ouvre des API sur son système d’information. Ensuite pour amorcer la pompe, elle crée un concours public, récompensant les meilleures applications utilisant ces API. La communauté est alors motivée pour créer de telles applications. L’intérêt pour une ville est multiple: elle se concentre sur son métier qui est de gérer la ville, elle n’a plus de problème de développements informatiques, puisque les applications sont réalisées ailleurs, l’argent du contribuable est finalement mieux dépensé, et les services rendus deviennent très nombreux. De plus, dans le modèle anglo-saxon, non seulement l’administration ne doit pas faire payer ses données, mais il est bien que ces données permettent au monde économique de s’enrichir… Un ensemble de municipalités a d’ailleurs décidé de standardiser ces interfaces de programmation, donnant naissance à Open311, site sur lequel on peut voir la liste des applications développées par des tierces personnes.

Le monde de l’entreprise devrait s’inspirer de ce mouvement. Prenons un cas d’école, en partant du bricolage. Les deux grandes enseignes, Castorama et Leroy-Merlin ont développé des applications iPhone. Ces applications ont coûté de l’argent, et ont forcé les entreprises à faire de l’informatique, ce qui est loin de leur cœur de métier. De plus, aucune de ces deux applications ne permet de passer commande directement des produits concernés, contrairement à celle de Home Depot. Imaginons maintenant que les enseignes décident d’ouvrir leurs API. Il y aura sûrement dans la communauté des clients des programmeurs de génie qui développeront des applications orientées usage, puisqu’eux-même sont clients. Ces application pourront alors, au-delà ce que font déjà celles des marques, inventer d’autres usages en laissant cours à l’imaginaire, et surtout, passer directement des commandes au système d’information. Le flux d’achat en sera ainsi augmenté.

Prenons un autre exemple: si les banquiers ouvraient leurs API (en imaginant qu’ils passent d’un mode stock à un mode flux), la communauté pourrait développer des applications innovantes, permettant de mieux gérer leurs comptes, de faire des transactions, etc… Les banquiers y gagneraient des flux, et les clients auraient des services bien plus intéressants.

Est-ce utopique? C’est déjà ce que fait Amazon dans le retail, avec d’une part les Amazon Web services, dont par exemple un permet d’adresser le tunnel de commande, et les widgets qui permettent à chacun de mettre une fenêtre d’Amazon sur son site. C’est aussi la récente innovation de paypal avec paypalX, un ensemble d’API ouvertes associées à un modèle économique de partage de revenu. C’est ce qu’a fait JCDecaux en ouvrant les interfaces des bornes du vélib, fournissant le nombre de vélos et ne nombres de slots disponibles, même si l’on aurait aimé qu’il ouvre ses interfaces du Vélib lui-même, et surtout regretter qu’il fasse machine arrière. On pourrait penser à d’autres applications, dans le monde de l’automobile ou de toutes les industries, ou de tous les services.

Le monde Internet est un monde ouvert, basé sur la coopération, l’intelligence collective, et la valeur du flux plus que du stock. Ouvrir ses API représente, pour une entreprise, la compréhension d’où se situe la valeur, et de comment l’exploiter intelligemment. Je reste persuadé que les premières qui le feront auront un avantage compétitif par rapport aux autres. Le « gouvernment as a platform » de Tim O’Reilly deviendrait, à la lumière de ce que j’ai écrit en 2008, « enterprise as a platform ». Auguste Detoeuf, dans « propos de O. L. Barenton, confiseur« , le disait lui-même: « ce ne sont pas vos brevets, mais votre rapidité d’exécution, qui vous protégera de la concurrence »; livre écrit en 1936…

(note : Owni m’a fait le plaisir de reprendre ce billet. Merci à eux !)

 

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