Je sors d’une conférence effectuée devant les compagnons du devoir, rue de l’hôtel de ville. Je suis déjà intervenu devant eux, en 2004. Une expérience inoubliable.

Je voue une profonde admiration pour les compagnons, admiration qui pourrait s’expliquer, s’il fallait être concis, par « la sublime beauté du geste ». Au sein des Compagnons, je me confrontais, dans la salle, à une vingtaine de prévôts, ceux qui gèrent des centres d’hébergement, qui assurent l’animation et la direction d’une maison de compagnons, accueillant entre 50 et 120 jeunes compagnons lors de leur tour de France.

Ils me posaient de bonnes questions : quel est l’impact d’Internet sur leur métier de prévôt ? Quelle est la réelle importance des réseaux sociaux? Comment doivent-ils se comporter avec les jeunes compagnons qui sont, du moins à leurs yeux, plus à l’aise avec Internet ? Ils me demandaient quelques clés. Pour des raisons purement personnelles, j’ai même beaucoup échangé avec l’un d’entre eux, un Russe, compagnon plâtrier, qui rêvait d’introduire les principes du compagnonnage en Russie. Mais pas qu’avec lui, j’aurais passé des heures avec n’importe lequel, ou laquelle (il y avait trois femmes) d’entre eux ou d’entre elles.

C’était une des rares fois où je me trouvais en face de personnes qui souhaitaient simplement comprendre, qui sentaient bien l’importance du sujet, mais qui cherchaient par quel port l’aborder. L’un des compagnons me posa la question la plus difficile parce que la plus simple : quel conseil leur donner pour aborder le problème d’Internet, des réseaux sociaux, des jeunes.

Inspiré par la magie du lieu, je me suis permis une réponse outrageusement simple : Internet favorise l’éthique, plus que la morale. Je leur ai conseillé d’aller dans Internet, avec le regard d’un Levy-Strauss : pour comprendre. Puis d’aider les autres à comprendre. Le seul mot d’éthique leur a suffit, ils ont acquiescé en silence…

Je ne cessais de me dire : « tu devrais te taire, tu as plus à apprendre d’eux qu’eux de toi »; hélas, je ne sais pas me taire. Paradoxalement, c’est leurs questions qui m’ont nourri. J’ai appris, de leur manière ouverte, comment aborder le monde. J’ai senti que, quelque part, les valeurs Internet de partage, de communauté, d’éthique, de neutralité, leur parlaient, à eux, les compagnons, qui sont dans la simple beauté du travail bien fait. Le TAO de l’IETF, « nous croyons au consensus grossier, et au code qui fonctionne » leur a parlé en direct.

Internet n’existe pas, pas plus que l’alphabet. Ce qui est important est l’alphabétisation. Tout comme la fabrication du papier ne passionne plus les foules, les métiers spécifique à l’Internet vont, à terme, disparaître. Les programmeurs vont rester. Mais les chefs de projet Internet vont devenir des chefs de projets. Les « marketeux » Internet vont devenir des « marketeux ». Les « spécialistes » Internet vont devenir…

Les compagnons vont rester.

 

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