Mode anglais, mode français : de la contestation

By | 10/06/2011

Ce billet fait suite à mon premier : « Mode anglais, mode français : de la décision« .

Il est motivé par la montée de l’extrémisme que je perçois dans plein de domaines, dont un qui cristallise bien des tensions, Hadopi. Mon ami Jean-Michel Planche a raconté ici des éléments intéressants: lui qui est un entrepreneur militant de l’Internet se voit conspué, voué aux gémonies, parce qu’il a, comme moi, accepté de favoriser les ponts plutôt que les murs.

Une première remarque s’impose : la coopération est un équilibre instable. Ceux qui pratiquent la théorie des jeux le savent bien : A & B discutent. C’est une matrice à quatre cases : A & B jouent la coopération (gagnant-gagnant en d’autres termes), A la joue et B non, l’inverse, et aucun des deux ne la jouent. La première case est la seule à aboutir à un résultat accepté conjointement. Mais elle est instable: il suffit que l’un des deux la quitte pour que l’autre frustré, la quitte aussi, et tout le monde se retrouve dans la case affrontement (perdant-perdant); Bing. Insistons bien: seule la case coopérative est créatrice de valeur, les autres sont destructrices.

Comment se sort-on de la case perdant-perdant? Comme cette case est un équilibre instable, il faut développer une énergie phénoménale. Qu’est ce qui fait que certains y arrivent : la confiance a priori. Et quelle est la base de la confiance: l’information. Les haines, les guerres, la violence, le fascisme, se nourrissent de l’absence d’information. Faut-il rappeler qu’à l’époque du communisme, un annuaire était considéré comme un secret d’état. J’ai fait, en 1983, avec les géographes Galia et Guy Burgel, une analyse comparative du plan « officiel » de la ville de Moscou, et d’une image Landsat de cette ville. Ya pas photo, dirait-on aujourd’hui, la carte était sciemment fausse, même si elle était homéomorphe.

Alors voilà une des beautés de l’Internet: parce qu’il fait circuler l’information, Internet favorise la coopération. Les valeurs de l’Internet sont des valeurs d’intelligence collective, de travail en commun, même quand les points de vue sont opposés. Avec Internet, la révolte des Cipayes n’aurait pas eu lieu !

Revenons donc à Hadopi. Qu’il y ait des anti hadopi est normal. Maintenant, comparons deux modèles.

Tout d’abord le site « Ne m’obligez pas à voler« . C’est un site Européen, qui explique l’attente des « consommateurs du numérique » vis à vis des fournisseurs de contenu. Traduit en plusieurs langues, ce manifeste est très intéressant à lire, et contient des fondamentaux qui correspondent bien à plusieurs attentes et frustrations qui sont exprimées ici et la.

Ensuite, une version franco-française, « Pourquoi je pirate« . Rien que le titre fait rêver, là où le premier site exprime son attente, le second explique pourquoi il a envie d’être négatif. La où le premier jette les bases d’un travail coopératif, donc tente la case gagnant gagnant, l’autre se place d’emblée dans la case refus, et donc ne peut que conduire à la case perdant perdant. L’ennemi est con, disait Desproges, car il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui.

C’est dommage. C’est d’autant plus dommage que certaines idées du second site sont très proches du manifeste du premier…

Dans un monde Internet, les valeurs de coopération sont celles qui sont efficaces. Les valeurs d’affrontement stérile, de combat de coq, en sont l’antithèse. Les enfants gâtés qui demandent tout de l’autre et n’offrent rien eux-même n’ont pas leur place.

L’esprit de contestation, tout comme l’administration, doit se mettre en mode 2.0.

 

 

 

 

 

19 thoughts on “Mode anglais, mode français : de la contestation

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  4. RilaX

    Les labs, oui, y a de l’idée. Effectivement, c’est une main tendue. Mais au bout de cette main, je vois aussi le majeur levé : les mails et lettres recommandés nous accusant de ne pas avoir protégé nos connexions alors même qu’il n’existe pas de moyen de protection. Entre autres « détails » ai-je envie d’ajouter (oui la façon de faire passer la loi en est un autre, les campagne de propagande, et de dénigrement…).

    Alors c’est bien gentil, vous m’avez l’air volontaire et sympathique, pour faire avancer les choses. Mais tant que l’hadopi nous fait ce doigt d’honneur, qu’elle ne s’attende à rien de bon en retour.

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  5. obinou

    « Est-ce un coup d’état qui a imposé Hadopi ? »

    Et bien de mon point de vue, OUI:
    Comment appelez-vous un texte rejeté que l’on soumet encore et encore jusqu’à son acceptation dans le mépris, Winael l’a rappelé, de toutes règles démocratiques ?
    Si ce n’est pas la seule loi (voire même le seul texte,encore plus contraignant) à avoir été ainsi passé en force, ce n’est pas une raison pour s’y rallier sitôt voté.

    Donc, oui, de mon point de vue c’est effectivement un coup d’état. Un petit, un masqué, mais un quand même.

    Si je suis par ailleurs d’accord avec le reste de votre billet sur la question du dénigrement, j’ai, comme d’autre, le désagréable sentiment que votre frontière entre critique, parodie et dénigrement n’est pas tout à fait positionnée comme la mienne.

    La proposition de Bruno de rejoindre les labs est intéressante pour les parisiens, dans les couloirs de la rue Texel: Le reste de la France ont l’autorisation de se taire & d’accepter ce qui en sortira…

    Est-ce qu’il y a un wiki avec des propositions concrêtes ? Voire même une consultation ouverte au publique, comme l’a fait récemment l’ARCEP sur les télécom ?

    La définition d’une discussion, c’est qu’il y ait plusieurs parties contradictoire, voire même une ouverture et une écoute.

    Et je regrette vraiment de vous dire ceci, mais ce n’est pas ce qui ressort de l’HADOPI.
    Ce qui ressort, c’est « Cause toujours, nous on fait ce qu’on veux, de toute façon on a raison ». La preuve, les labs n’ont pas été impliqué dans cette campagne de pub qui a abouti sur votre billet.

    Je ne nie PAS votre travail, ni ceux des autres membres des Labs. Je doute seulement du fait qu’il soit en mesure de changer *vraiment* les choses: Peut-être (j’espère !) que vous arriverez à infléchir légèrement le courant de pensé des pro-hadopi. Ca n’en est pas une victoire pour autant.

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  6. serge

    Je pense comprendre vos références, et ce que vous voulez exprimer par la fierté de pirater. Juste un point de détail, moi j’ai plusieurs centaines de CD chez moi, et je ne pirate jamais, parce que je n’ai pas besoin de cela pour découvrir des artistes, il y a plein d’autres moyens. Mais bon, chacun son truc :-)

    Ce qui m’interpelle, c’est le côté très français de type Robin des Bois, dont pour moi la « quintessence » n’est même pas française, mais russe. Aucun Robin des bois français n’arrivera à la cheville de Raskolnikov… L’idéal révolutionnaire romantique me fait très peur : il est constamment destructeur de valeur. Il est magnifique, exaltant, porteur de grands élans qu’on trouve encore dans le métro de Moscou, ça oui… Mais il ne va pas, hélas, au-delà…

    Je n’ai jamais aimé la loi Hadopi, ce n’est pas un secret. En revanche, j’ai accepté de travailler avec le dispositif Hadopi labs, parce que eux, et moi, étions d’accord pour essayer de trouver une manière de résoudre le problème. Maintenant, dura lex sed lex; on peut critiquer plein de choses, mais peut-on dire qu’un dispositif législatif « viole les droits du peuple », lorsqu’il cherche à faire appliquer la loi. Est-ce un coup d’état qui a imposé Hadopi ?

    Ceci dit, regardez non pas la loi, mais les Hadopi labs. Si ça n’est pas une main tendue, alors qu’est-ce ? Ce que je nomme une attitude d’enfant gâté, pour être clair, c’est de refuser une main tendue sous le prétexte que la loi est mauvaise. Tout le monde ne l’a pas refusée, d’ailleurs… Il mes semblait que l’intérêt des labs était de préparer l’après Hadopi. Revenir sur la loi elle-même, et passer son temps à protester sur la manière dont ça s’est passé est-il une attitude positive ?

    Voilà, merci à tous de publier sur mon blog. Je passerai tous vos commentaires. Ceci dit, il y a aussi les hadopi labs pour passer des commentaires :-)

    Quand à la campagne de pub, sachez juste que je n’ai pas mâché mes mots pour dire en interne ce que j’en pensais.

    Merci
    Serge

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  7. Winael

    Monsieur Soudoplatoff

    Permettez-moi de vous exprimer mon indignation. Vos différents billets à JL Planche, Turblog et vous même me laisse perplexe. Vous y dénoncez tous une sorte de volonté des anti-hadopi à ne pas vouloir faire de concession.

    Et bien sachez qu’il en est de même pour moi. On ne fait pas de concession avec la Liberté quand elle est à ce point bafouée.

    Je suis moi-même adepte de l’équilibre de Nash. Sauf que depuis le début, il est évident que l’Hadopi ne jouera jamais la coopération. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé.

    Je me souviens des premières inquiétudes, de l’ouvrage de Philippe Aigrain « Internet et Création » apportant des pistes solides, et même bien avant je me souviens du rejet de la licence globale, pourtant votée en première lecture au Parlement. Je me souviens des mails envoyés à nos députés pour leur expliquer les danger d’une telle loi, ce à qui il nous a été opposé que ces mails n’étaient que du spam envoyés par 5 gus dans leur garage fabriquant des adresse IP. Je me souviens de Jérôme Bourreau-Guggenheim licencié de TF1 comme un malpropre pour avoir écris à sa députée et fait son devoir de citoyen. Je me souviens de ce jour à l’Assemblée Nationale où le rapporteur de la Loi Hadopi scandait exactement l’inverse dont il m’avait affirmé par mail la veille. Je me souviens que les députés ont du revoter la loi car trop peu de parlementaires UMP étaient présents, en violation de tout processus démocratique, de la censure du Conseil Constitutionnel malgré nos avertissements, de la violation du Code de la Procédure Pénale, du secret de la correspondance de la part de la Présidente de la CPD, du cris d’alarme des cybergendarmes. Je me souviens aussi du rejet des propositions d’amendements en faveur des licences Libres ou de libre diffusion ainsi que la censure par l’INPI de l’expositioni sur la contrefaçon.

    Je me souviens aussi que les « anti » ont été traités de collabo (P. Nègre), de Nazi (la belle référence au IIIè Reich de Roschdy Zem), plus récemment de racistes (votre collègue JM Planche). Qui refuse le dialogue ? Soyez honnête

    Vous critiquez qu’en France nous ayons eu une campagne « pourquoi je pirate » et vous dites que cela donne une attitude négative. Donc pour vous pirate, c’est négatif ?

    Comme beaucoup de pro, vous semblez oublié ce qu’était l’essence même de la piraterie. Loin d’être des bandits sans foi ni lois, c’était avant tout une société démocratique avant l’heure de gens épris de Liberté. Des gens qui ont lutté contre des monopoles voulant s’établir là où auparavant ils étaient libres.

    Plus récemment les pirates exerçaient sur les ondes, les fameuses radios pirates. Là encore ils ont été chassés, et la liberté de ton de ces radios a laissé place à des stations formatées aseptisées dont le seul but des de nous faire devenir de bêtes consommateurs (vu le rapport pub/musique sur certaines stations, je ne rajouterai même pas de produits de divertissement culturel)

    Sachez, M. Soudoplatoff que je « pirate » énormément de musique et j’en suis fier. Cela m’a fait découvrir des artistes intéressants que j’ai eu la chance de voir en concert et d’acheter directement leur CD, dont les morceaux sont disponibles pourtant gratuitement sur la toile (dixit le chanteur). Ben oui, épris de liberté je pirate de la musique de Libre ou de libre diffusion, préférant la découverte que de me voir imposer une culture mainstream par les maisons de disque.

    Permettez moi de finir ce commentaire par ceci : je doute sincèrement de l’honnêteté de votre démarche à vous et vos collègues, qui tombe à peu de chose près pendant le lancement de la campagne d’éPURation culturelle avec tellement d’éléments de langage et de mauvaise foi.

    Je terminerai juste par cet article de la Constitution des Montagnards : Lorsque le gouvernement viole les droits du Peuple, l’insurrection pour le Peuple et pour chaque portion du Peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. Face à la loi Hadopi, il est donc de notre devoir de citoyen de s’insurger

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  8. RilaX

    « Dans un monde Internet, les valeurs de coopération sont celles qui sont efficaces. Les valeurs d’affrontement stérile, de combat de coq, en sont l’antithèse. Les enfants gâtés qui demandent tout de l’autre et n’offrent rien eux-même n’ont pas leur place. »

    La coopération de la majorité et de l’industrie du disque pendant les débats, elle ressemblait à quoi ?
    L’affrontement stérile, c’était plutôt gouvernement/UMP pro Hadopi (Albanel, Riester …………) ou les opposants (Tardy, Bloche, etc)
    Les enfants gâtés, ce sont ceux qui voudraient que l’accès à la culture soit universelle ou ceux qui ne veulent pas partager le magot sur lequel ils sont assit ?

    Alors oui, il vaut mieux coopérer pour avancer. Mais il faudrait peut etre que ceux qui ont commencer, ceux qui ont le plus à perdre commencent par faire amende honorable. La confiance de se prends pas, elle se gagne. On restera dans la confrontation tant que vous vous attendrez à ce que les « barbus » décident d’oublier le passé comme par enchantement.

    Bref, c’est pas avec ce genre de discours qu’on en sortira de la confrontation. Les giflés attendent à minima amende honorable de ceux qui ont imposés envers et contre tous cette loi et cette autorité. A minima !

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  9. serge

    @kalx : OK, je prends l’argument : il faut développer ce que signifie « contestation 2.0″ :-)

    Ce challenge m’intéresse ! merci pour le commentaire en tout cas !

    Serge

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  10. Pingback: Turb(l)o(g) » Infiltré chez hadopi

  11. kalx

    Bonjour,

    Bon j’avoue…Rien que votre introduction me fait tiquer…
    « lui qui est un entrepreneur militant de l’Internet se voit conspué, voué aux gémonies, parce qu’il a, comme moi, accepté de favoriser les ponts plutôt que les murs. »
    Vraiment ? C’est si simple que ça ? L’intéressé est « conspué » parce qu’il pense que le dialogue est possible ? Ses contradicteurs sont juste des gens qui luttent contre le dialogue ?
    Vous l’aurez compris, je trouve votre présentation des faits très manichéenne…
    (Précisons que je ne poste pas ceci contre jmp, ni pour d’ailleurs)

    « « Pourquoi je pirate« . Rien que le titre fait rêver, là où le premier site exprime son attente, le second explique pourquoi il a envie d’être négatif »
    En quoi le titre appelle l’ironie ?
    Je ne vois pas en quoi le titre du site ou son contenu font penser à de la négativité.

    « Les enfants gâtés qui demandent tout de l’autre et n’offrent rien eux-même n’ont pas leur place »
    Une phrase…..disons brutale.
    Elle sous-entend 1) Que certaines formes de lutte contre l’Hadopi sont l’œuvre d’enfants gâtés. Cela ressemble plus à une tentative de décrédibilisation qu’à un argument :-)
    2) Que les demandes/exigences/valeurs portées par la Hadopi et celles portées par les anti-Hadopi sont du même ordre. Que les deux disposent de la même légitimité à priori.
    En écrivant cela sous votre texte, je pense m’exposer à vos accusations… »affrontement stérile », conspuateur* de batisseurs de ponts.
    Et pourtant…Pourtant je ne vois pas vraiment pourquoi il faudrait mettre toutes les demandes/exigences/valeurs/attentes sur le même plan.
    Avec Hadopi, l’industrie demande que ses rentes soient protégées quelque soient le prix à payer par les citoyens.
    Il faudrait discuter ?
    Peut-être qu’il aurait été nécessaire de discuter *avant* de faire passer une loi permettant de couper l’accès Internet d’une bonne partie des défenseurs d’une des deux positions.

    « demandent tout de l’autre et n’offrent rien eux-même »
    Vraiment…Cette phrase passe mal….
    Qu’ai-je à offrir au juste ? Un dialogue ? mais qui a refusé le dialogue ? Les anti-Hadopi ne refusent pas le dialogue, il me semble.

    « L’esprit de contestation, tout comme l’administration, doit se mettre en mode 2.0″
    Une fort belle phrase. Il faudrait adapter les grilles de business loto. C’est impardonnable que cette phrases ne permette pas de cocher une ligne complète :-)
    Ou pour le dire sans la petite blagounette, euh…ca veut dire quoi ?

    En ces temps de susceptibilité, je précise que ce commentaire n’est pas une attaque, ni une tentative de discrédit, ni quoi que ce soit du genre. Mais je n’ai pas perçu le fond de votre propos, ni la force de vos arguments. Ce commentaire a pour seul but d’ouvrir un dialogue. Moi aussi j’aime les ponts ! ;)

    Pour la petite histoire, ma derniere visite sur pouquoi je pirate m’a gratifié d’un superbe : « Parce que, dans une économie numérique, diviser c’est multiplier \o/ (cc @Soudoplatoff) » :)

    * conspuateur, c’est un vrai mot, ça ??

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  12. WilnocK

    J’aime beaucoup votre comparaison. Et je pense que vous avez raisons de mettre votre energie a la mise en place de ‘Pont’ entre A et B, pour esperer passer en mode gagnant-gagnant.

    Keep Faith

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  16. Hugues

    Il me semble que dans le cas Hadopi, la partie qui a la première fuit la discussion pour imposer ses vues est assez clairement identifiée. On accorde difficilement sa confiance à celui qui ne s’en est pas montré digne.

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