Les liaisons numériques dangereuses

By | 25/11/2010

Lorsque je suis sollicité pour faire des conférences sur les ruptures induites par Internet, il arrive que l’on me demande de parler des dangers de l’Internet.

Cela avait commencé il y a quelques années, lorsque j’avais été demandé sur ce sujet dans une émission de télévision semble-t-il connue, animée par Delarue, « ça se discute ». J’avais alors répondu que ce sujet n’était pas très intéressant en tant que tel, et que, paraphrasant mon ami André-Yves Portnoff, le seul grand danger de l’Internet est de ne pas y aller.

Cette émission fût d’ailleurs bizarre: une collection hétéroclite de « drames » humains. Une femme qui montrait ses seins devant une webcam; une mère dont l’enfant passait 17 heures par jour à jouer en réseau; une enseignante qui quintuplait son salaire en se prostituant luxueusement (le lien avec l’émission ? elle trouvait ses clients grâce à Internet…); une femme qui avait découvert l’âme sœur sur Meetic, et qui au bout de trois mois d’échanges d’emails passionnés, passe enfin deux heures folles à partager physiquement, les yeux bandés, avec son amant virtuel devenu réel pour découvrir au bout de ces deux heures que c’était une autre femme… Bref, la vie telle qu’elle existe depuis longtemps. J’avais d’ailleurs rappelé que, par exemple, les emails amoureux n’étaient que de pales copies des échanges entre Georges Sand et Alfred de Musset, ce qui avait engendré dans les yeux de Delarue un moment de découragement (« eh bien, elle est intellectuelle cette émission », s’était-il exclamé…).

Il faut rappeler un fondamental: Internet est un média neutre. Dans sa construction même, il avait été décidé de ne mettre aucune intelligence dans le réseau, et de reporter cette intelligence aux extrémités. La pensée originale, à savoir le peer to peer, avait imposé un schéma dans lequel le réseau routait avec égalité tous les paquets et ne s’intéressait pas à leurs contenus. Cette fameuse « neutralité du net », qui fait débat actuellement, était l’antithèse des réseaux des opérateurs de télécommunication, qui encore aujourd’hui implémentent le concept de classe de service, c’est à dire de priorité des communications les unes par rapport aux autres. La qualité totale sur laquelle sont bâtis les réseaux de télécommunication classiques impose effectivement une logique de rareté, à savoir que la ligne est ouverte et réservée même si rien ne passe dessus, logique de rareté qui impose de faire des priorités. Internet, à l’inverse, est basé sur le principe d’abondance, et donc de partage égalitaire.

Donc, Internet transporte indifféremment ce qu’on lui injecte. La beauté passera dans le réseau sans aucune priorité sur la laideur. L’intelligence et la bêtise y sont  transportés de manière équivalente. Où se fait alors le filtre ? Aux extrémités. Ceci est vrai pour la technologie, mais aussi pour l’usage. C’est à l’utilisateur de faire la différence entre le bien et le mal. Celui qui s’intéresse au conflit du golfe par exemple n’a aucun problème à ouvrir à la fois CNN, al jazeera, et un forum de discussion, et à se faire sa propre idée.

Une conséquence directe est cette proposition qu’Internet rend évidente : beaucoup de vérités sont contextuelles.

Une autre conséquence est rassurante : le réseau contient aussi l’antidote. Lors de l’émission de Delarue, le vrai drame était une femme dont la fille s’était pendue après avoir surfé sur des sites gothiques. J’ai respecté en direct ce cas, mais j’ai eu une discussion à la suite avec la mère, qui au début en voulait à Internet, pour à la fin me dire qu’elle s’en était sorti en fondant une association de parents, et qu’elle avait créé des liens avec d’autres associations dans le monde, grâce, bien sûr, à Internet.

Alors, quels sont les dangers de l’Internet ? J’en vois trois principaux.

Le premier est effectivement de ne pas y aller, d’ignorer le phénomène. De faire comme si Internet était une simple technologie, qui ne remet pas en cause certains fondamentaux. De ne se contenter que de l’email par exemple.

Le deuxième est de s’y opposer. Déclarer que wikipedia est de mauvaise qualité, comme une de mes étudiantes me l’avait affirmé (cf. ma réponse ici). Déclarer que « dans Internet, il n’y a que des emmerdeurs », comme me l’avait dit en 2006 un directeur marketing d’une entreprise du CAC40. Sans parler des lois sur le filtrage qui ne sont pas seulement l’apanage de la France, même si nous sommes, pour une fois, plutôt en pointe sur ce sujet, hélas.

Le troisième est de ne pas se transformer. Pour aborder Internet et en tirer le meilleur, il faut déjà se former. Les élèves des écoles devraient être formés, non pas aux dangers de l’Internet, mais à son mode d’emploi. Les salariés des entreprises devraient tous avoir des cycles de formation au numérique, à l’instar de ce que fait Lippi. Puis il faut se changer, au niveau individuel mais aussi au niveau collectif. Les entreprises et les administrations doivent se mettre en mode 2.0, et tant pis si ce concept est flou, au moins il force à réfléchir. Internet s’est construit sur la base de consensus grossier, sans planification. Le résultat est deux milliards d’individus interconnectés en moins de vingt ans.

A part ces trois dangers, je ne vois pas d’autre réelle menace différente de ce que la vie nous réserve, lorsqu’elle est cruelle et brutale. Simplement, Internet est un extraordinaire amplificateur des sentiments humains, bons ou mauvais, et c’est cela qu’il faut, avant tout, retenir.

Internet, parce qu’il met en commun une intelligence qui se situe aux extrémités, est le contraire du pouvoir central qui « pense » à la place des autres. Internet, quelque part, favorise plus une éthique que la morale.

Ce n’est pas l’attitude la plus facile. Mais, pour paraphraser un moment important du film « Himalaya, l’enfance d’un chef » : « Lorsque deux chemins se présentent à toi, choisis toujours le plus difficile ». C’est sur ces chemins que l’on apprend le plus.

Les chemins de l’Internet sont complexes, profitons-en.

 

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