le mendiant, le cuisinier et le juge; ou l’économie de l’immatériel au moyen âge

By | 17/02/2010

C’est une histoire unique, que l’on retrouve dans plusieurs pays du monde, au moyen âge. On la retrouve en Corée, en Chine, en Afghanistan, en Angleterre, en Bretagne. Après quelques recherches, je pencherai pour un des contes de Nasr Eddin Hodja. Si un historien peut m’aider sur cette quête, je lui en serais reconnaissant.

L’histoire est la suivante: un mendiant s’approche d’un bon restaurant, mais est trop pauvre pour rentrer. Le cuisinier est furieux de le voir rôder autour de son établissement, tente de le chasser, et finalement lui demande de l’argent. L’affaire va devant le juge, qui écoute les parties, le mendiant disant : « je n’ai pas consommé, donc je n’ai pas à payer », et le cuisinier rétorquant « il n’a pas mangé mais il a humé; or l’odeur comme la saveur est le fruit de mon expertise, donc il doit payer ».

Nous pouvons y voir déjà une confrontation entre deux types d’économie : une économie de la matérialité, ou la valeur est dans un objet physique, la nourriture dans ce cas, et une économie de l’immatérialité, ou la valeur est dans un élément intangible, à savoir le résultat d’une expertise. Que cette histoire se passe au moyen-âge, et qu’en plus son rayonnement couvre une géographie encore plus vaste que l’empire de Gengis Khan, en illustre l’importance. Nous sommes là devant une des vielles légendes de l’humanité.

La solution apportée par le juge est encore plus intéressante. Tout d’abord, j’ai coutume, lorsque je la raconte devant un auditoire, de demander qui prend partie pour le mendiant, et qui prend partie pour le cuisinier. Bien sûr, très peu sont du côté du cuisinier. Il est vrai que demander de l’argent à un pauvre mendiant qui n’a rien dans le ventre n’est pas très sympathique. Mais, bizarrement, très peu sont aussi du côté du mendiant. Pour moi, la raison de cet embarras réside dans le fait que, même aujourd’hui, nous ne sommes pas dans l’économie de la matérialité. Sinon, pourquoi irions-nous payer cher dans un étoilé du Michelin, alors qu’un simple MacDo offre de la nourriture pour un prix beaucoup moindre. Donc, nous donnons raison quelque part au cuisinier, surtout lorsqu’on sait que la langue ne distingue que très peu les saveurs; en fait elle distingue essentiellement chaud – froid, et acide – base. C’est l’odeur qui fait la beauté. Tous les amateurs de vin le savent, mais surtout une expérience simple le montre: il suffit de bander les yeux d’une personne, et de lui donner à manger une pomme en lui faisant humer une poire.

Donc, comment le juge réconcilie-t-il les deux économies, et les deux parties ? Il se tourne vers le mendiant, lui demande une pièce de monnaie; le mendiant, probablement furieux d’avoir perdu, lui donne son unique pièce. Le juge se tourne alors vers le cuisinier, fait tinter la pièce, lui dit « Tu as entendu ? Tu es donc payé », et rend la pièce au mendiant. Que fait le juge en fait? La nourriture est dans une logique d’économie de rareté : le morceau de viande que je mange, personne d’autre ne peut le manger; je le retire aux autres. Mais l’odeur est dans une logique d’abondance : lorsque je hume, je n’empêche personne d’autre de jouir de la même fragrance. Le son est dans cette même économie : qu’il y ait une personne, ou deux mille personnes, dans la salle d’opéra, chacun a droit à la même musique, sans en retirer aux autres. L’odeur, comme la musique, sont dans une économie d’abondance. Le juge déporte donc le débat d’une économie de rareté dans une économie d’abondance.

Surtout, en mettant de la valeur dans un son, il crée, sans le vouloir, une monnaie alternative, ce son qui, aujourd’hui existerait sous la forme d’un fichier MP3, et serait appelé un bien digital.

Ces fameuses monnaies alternatives ne sont pas récentes, et ne sont pas limitées à quelques rares exemples. Les miles des compagnies aériennes, les SEL, les SOL, sont autant d’exemples de telles monnaies. Le site « the transitioner » en recense de nombreuses, et Thierry Gaudin a fait un article intéressant sur ce sujet. Les mondes virtuels, qui ont inventé des monnaies parallèles, font circuler des sommes colossales. On estime à 3 milliards de dollars le montant dépensé en 2009 en biens digitaux. Twitter s’y met également, en inventant une monnaie, le twollars. Ce twollars peut s’échanger via twitter (le compte s’ouvre avec 50 twollars), mais peut s’acheter pour un prix de 10 centimes le twollars sur des sites de charité. Contrairement à Second Life, Twitter n’encaisse pas d’argent.

Une fois de plus, Internet n’invente pas de nouvelles formes sociales. Il nous permet de revisiter des formes anciennes, de les remettre au goût du jour, et de les amplifier.

Autant le champ de la technologie construit un corpus de connaissances qui ne cesse de s’enrichir, autant le champ du social n’est qu’une constante revisite.

 

11 thoughts on “le mendiant, le cuisinier et le juge; ou l’économie de l’immatériel au moyen âge

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  5. NM

    L’attribution a saint Yves mérite d’être creusée.
    On trouve surtout cette histoire dans le Tiers Livre de Rabelais (Chap. 37). Rabelais connaissait saint Yves…

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  6. CHEVAL

    Que pensez vous alors de l’expression « la vraie vie »?
    Elle est aussi ridicule que « la fausse mort ».
    Auparavant on ne lisait que grace au livre, et notre pensée ne pouvait être retanscrite que grace au livre.
    Avoir une « personalité » sur internet ne justifie pas l’expression vraie vie.
    A force de dématérialisé à tout va… jusqu’au language, la notion de souffrance est niée et nous nous oublions en tant qu’homme.

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  9. LOLO

    Très bonne histoire, très vraie, qui ouvre la voie à la réflexion… je ne la connaissais pas.
    @+

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  10. Christophe Justeau

    Bonjour Serge,

    Pour compléter tes références historiques, cette histoire du mendiant se retrouve aussi en Bretagne dans la vie de Saint Yves. Yves Helory a vécu au XIIIème siècle. Il a étudié la théologie puis le droit à Paris et à Orléans. Il est ordonné prêtre par l’évêque de Tréguier qui le nomme official (juge) du diocèse. Il est canonisé au milieu du XIVème. Parmi les faits remarquables qui sont relatés dans son procès en canonisation, on trouve l’histoire suivante:  » Il doit traiter à Rennes une affaire opposant un aubergiste à un mendiant. Ce dernier est accusé par le premier d’avoir été pris à rôder autour des cuisines; comme l’aubergiste ne peut l’accuser d’avoir volé de la nourriture, il l’accuse de se nourrir des odeurs de sa cuisine… (…) Yves Héloury prend quelques pièces dans sa bourse et les jette sur la table devant lui; l’aubergiste tend la main pour les prendre mais saint Yves retient sa main. L’aubergiste s’exclame : « c’est à moi » Yves lui répond « ah non ! le son paye l’odeur, à cet homme l’odeur de ta cuisine, à toi le son de ces pièces ! ». En arrière-fond de ce petit épisode plutôt amusant, saint Yves sera reconnu par les démunis comme l’avocat qui fait justice aux pauvres et ne tient pas compte de la condition sociale. C’est ainsi qu’autrefois dans un vieux cantique populaire, on le fêtait en chantant « Sanctus Yvo erat brito; advocatus sed non latro, res admirabilis populo », « Saint Yves était breton, avocat mais pas voleur, chose admirable pour le peuple ! ». » (wikipedia)

    PS: En complément de ta réflexion sur les monnaies alternatives, il me semble que cette légende soulève la question adjacente de l’internalisation des externalités; la taxe carbone a été imaginée en contrepartie aux nuisances à l’environnement; par contre les éditeurs de musique, pour ne parler que d’eux, peinent encore à trouver la juste rétribution de leurs services et du plaisir que les sons qu’ils diffusent en ligne procurent à ceux qui les entendent. Ce serait effectivement intéressant de proposer qu’à l’image de l’aubergiste de saint Yves, ils se satisfassent de l’enregistrement sonore de quelques pièces trébuchant sur le coin d’une table…

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