France, confiance, et paradoxe

By | 03/09/2009

Chaque peuple a un problème culturel profond dont il a du mal à se débarrasser. La violence aux Etats-Unis, par exemple, pays où tuer ouvertement dans des lieux publiques semble être une fatalité. En France, ce serait le manque de confiance dans l’autre. Ou, pire, soit l’autre est de la même caste et tout lui est pardonné, même les pires turpitudes; soit il n’est pas, et la méfiance est la règle de base.

Ceci se voit dans multiples endroits, comme les réunions de parents à l’école, ou bien les réunions de copropriétaires, qui sont des moments propres à faire douter de l’humanité. Ceci est même inscrit dans la constitution, et son usage. L’article 49, qui contient la motion de censure, un instrument qui confère à l’assemblée nationale un contre pouvoir purement négatif, là où les Etats-Unis, qui connaissent la valeur du mode coopératif, pratiquent des commissions bi partisanes; et son voisin le 49-3  – une honte du système politique français – utilisé 82 fois, pour des motifs pas franchement adaptés à la violence de la procédure, sont d’aveuglants exemples de non confiance.

Je pense que ce manque de confiance est la cause d’un des graves problèmes du système français: la faiblesse de l’innovation. Nous avons un manque cruel de communication entre la R&D, surtout Universitaire, et le monde industriel; et ce pour des raisons idéologiques basées sur le manque de connaissance réciproques. Et comme il n’y a pas de confiance a priori, le dialogue ne se restaure pas. La faiblesse du tissus des moyennes entreprises en est un autre exemple, etc…

Or, il n’y a pas d’innovation sans risque, et il n’y a pas de risque sans confiance.

Et la confiance passe par le peer to peer. Dans l’extraordinaire article de François Rachline, paru dans Enjeux les Echos, je lis cette phrase, prononcée par Napoléon : « Le commerce unit les hommes; tout ce qui les unit les coalise; le commerce est donc nuisible à l’autorité » . Une phrase d’un modernisme extraordinaire, totalement orthodoxe; une histoire très française finalement.

Eh bien, le paradoxe semble bien être le suivant : le système hyper centralisé de type Napoléonien n’est performant que parce qu’il produit son contraire, et que son contraire reste, bien sûr, discret.

Prenons un exemple de structure hyper hiérarchisée, citée en exemple comme modèle de ce que la France produit de mieux: son éducation. Eh bien, oui, je confirme que le système éducatif français est l’un des meilleurs au monde. La preuve : le forum des enseignants du primaire.

Voici un forum de discussion immensément riche, à la structure simple, claire et efficace, où les enseignant s’échangent des bonnes pratiques; où, à l’heure où j’écris, 22h39, 900 professeurs sont connectés en direct; qui a généré à ce jour plus de quatre millions de messages; et qui a osé faire ce que l’on pensait impossible: se mettre en mode collaboratif en ouvrant un espace de dialogue avec les parents. Surtout, ce qui est encore plus porteur d’espoir pour l’avenir : il y a 80.000 inscrits à ce forum. 80.000 enseignants du primaire qui dialoguent entre eux de manière constructive, dans un parfait mode réseau.

Et ce forum n’est pas le seul dans le domaine éducatif, ou proche. Citons le forum des classes prépas (15.000 membres), le forum mathématique (58.000 membres), le forum de Philagora (43.000 membres), et probablement d’autres, que je n’ai pas identifié.

Que des dizaines de milliers d’enseignants trouvent, dans des structures en peer to peer, basées sur la confiance réciproque, le moyen de mieux exercer leur métier, indique que, finalement, la France a plus compris qu’on ne l’imagine les intérêts du modèle Internet.

C’est une excellente nouvelle.

 

3 thoughts on “France, confiance, et paradoxe

  1. bandy

    C’est honteux. tout comme ben ali? et moubarak, qui ont tué des millers …. Added to queue Libye : répression mortelle des manifestations

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  2. Pingback: Carole Ludier

  3. Frédéric BASCUÑANA

    Serge,
    Tes coups de gueule sont toujours aussi salutaires et nécessaires.
    De même que tu as été saisi par la citation de Napoléon, figure-toi qu’en ce qui me concerne je suis tombé sur quelques extraits de la pensée du fondateur de la théorie capitaliste, Adam Smith. Un aspect ignoré de sa pensée : lui avait déjà fait le constat qu’à forces et ressources équivalentes, il arrivait que des pays ne soient pas en mesure de dégager la même compétitivité. Quelle fut la conclusion de ses réflexions et recherches ? Que la confiance était tout simplement ce qui rendait possible l’activité commerciale et l’entrepreneuriat. Dans une culture de la suspicion, rien n’est possible.

    Dans un plateau enregistré la semaine dernière sur TechToc, nous avons parlé des freins culturels qui nous empêchaient de mettre à profit de façon complète les outils du 2.0 :

    http://techtoc.tv/event/247/entreprise-2.0/entreprise-2.0–les-fondements/le-business-condamne-t-il-la-philosophie-du-2.0…episode-2–les-freins-culturels

    Je serais heureux que nous puissions avec toi, Serge, pour les prochains sujets, approfondir et modestement contribuer à tirer la sonnette d’alarme : « hé, les gars, il est temps de sortir pour de bon du 1.0, depuis le temps qu’on en parle ! ».

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