J’ai déjà eu l’occasion de regarder la grossière erreur de la maintenant loi HAPODI sous un angle économique (et je m’excuse au passage auprès de Madame la Ministre NKM de mes propos à l’introduction quelque peu directe, disons que mes origines cosaques remontent à la surface lorsqu’il s’agit de sujets importants). Je ne reviendrai pas dessus, si ce n’est pour ajouter que le modèle économique ancien (donc actuel) souffre d’un énorme problème: c’est que la part qui revient au distributeur lors de la vente d’un CD est de l’ordre de 50% (10% pour l’artiste), et que la bonne question est de savoir si le service fourni en retour de ces 50% les vaut vraiment. En tout cas, si j’étais artiste aujourd’hui, c’est la question que je me poserais. J’ai pu vérifier que beaucoup d’artistes se la posent.

Je ne la regarderai pas plus sous l’angle politique, d’autres sites le font beaucoup mieux que moi. Ni sous l’angle de l’efficacité, nulle par avance en ce qui concerne cette loi; je sais depuis longtemps que la caractéristique numéro un des français est d’être conceptuels, et de peu favoriser le pragmatisme. Faire une loi à la fois efficace et visible serait une grande première en France…

Je voudrais donc revenir sous l’angle de la rupture. Le monde est fait d’accumulation de tensions, et puis de relâchement, bref de ruptures. Il me semble que le rôle des responsables n’est pas de retenir les ruptures, mais de les accompagner, et d’aider les citoyens à les affronter.

Il n’est pas possible de demander à tout citoyen d’être visionnaire. Cette approche est trop inhumaine, ou trop communiste à mes yeux, pour être intéressante ou crédible, et surtout pour fonctionner. En revanche, il faut gérer les frottements entre la vision et la réalité, entre le nomade et le sédentaire, entre l’exploration et l’exploitation, comme on l’apprend en théorie de la complexité. Et ce qu’on apprend, c’est que la complexité est une propriété du regard. Ce n’est pas que le monde est différent, c’est qu’il est de plus en plus en interactions, et que, pour l’aborder, il faut changer de regard, il faut apprendre, plus que de simplifier. Je hais la simplification, elle est porteuse d’endormissement.

Pour moi, le rôle premier d’un gouvernement n’est donc pas de protéger le peuple, mais de l’aider à grandir. Tout médecin vous dira que, dans la guérison, il y a une part de responsabilité du patient lui-même. Et qu’on ne me dise pas que ce n’est pas possible, le modèle Anglo-Saxon en est beaucoup plus proche que le notre (je vous promets des larmes et du sang disait Churchill…) Alors ???

J’ai toujours dit, et écrit, que l’invention de l’Internet était une résonance d’une autre grande rupture cognitive de l’histoire de l’humanité, l’invention de l’alphabet. Plongeons nous un instant en -1500 voire -2000, lorsque des hommes visionnaires disent à d’autres hommes « arrêtez de dessinez un arbre, et passez par une abstraction qui est la représentation de l’arbre par un ensemble de signes abstraits formant un mot ». Imaginons les tensions de l’époque, les réfractaires disant « mais pourquoi passer à l’alphabet, personne n’y comprendra rien, c’est trop compliqué, et puis nous ne pourrons plus communiquer avec eux qui ont une langue différente; au moins le dessin d’un arbre, c’est simple, tout le monde comprend, etc.. » ; pire, trouvant en Socrate un intellectuel les soutenant, lui qui déclarait que « l’écrit ne véhicule pas la connaissance, mais l’illusion de la connaissance » ; etc.. etc..

Alors, il y eu les Egyptiens, et les Grecs. Les Égyptiens ont refusé l’alphabet, expliquant que leur écriture hiéroglyphique était déjà compliquée, mais que, heureusement, il y avait les scribes pour aider le peuple; une forme antique de « dormez, dormez, le gouvernement fera le reste ». Les Grecs, à l’inverse, ont enfourché l’alphabet. Ils en ont fait un vecteur de transformation sociale, sociétale, cognitive. Ils l’ont amélioré, en inventant la voyelle. Ils ont fait des lois, la célèbre loi de Charondas, rapportée par Diodore de Sicile : « Les enfants iront à l’école apprendre à lire et à écrire, et ce sera l’état qui paiera les maîtres ». Résultat : explosion des connaissances dans la science, l’astronomie, la philosophie, la médecine, etc… Nous avons tous oublié que la première mesure du diamètre de la terre eut lieu en -280, par Ératosthène, avec une erreur de 4 ,5%. Personne ne nous a appris qu’en -150, les grecs savaient que l’axe de rotation de la terre n’était pas stable, mais tournait comme une toupie (phénomène appelé la précession des équinoxes). Impensable sans l’invention de l’alphabet.

Alors voilà, la loi Hadopi est, une fois de plus le triomphe de la morale sur l’éthique, du processus sur l’intelligence, de la mort sur le vivant. En ce sens, cette loi est dans le même esprit que la loi sur les 35 heures, une basse flatterie basée sur les paradigmes du monde ancien, faite pour endormir le peuple.

Face à cette loi, et à d’autres à venir sur le même registre, il ne tient qu’à nous de nous comporter en Grecs, ou en Egyptiens. La civilisation Grecque a prospéré. L’autre s’est endormie…

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