Message ouvert pour Madame Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat à la prospective et au développement de l’économie numérique

By | 17/01/2009

« Le téléchargement illégal fait mal, ça détruit »

Madame le Ministre,

si c’est ainsi que vous commencez votre travail, je suis très inquiet.

Sans faire un cours d’économie, je dirais simplement la chose suivante: l’économie de l’immatériel est une économie d’abondance, alors que l’économie matérielle est une économie de rareté. Lorsqu’on partage un bien matériel, il se divise. Lorsqu’on partage un bien immatériel, il se multiplie. Les règles économiques qui gèrent la vente de pizza ne sont absolument pas les mêmes que les règles économiques qui gèrent la vente de la musique. J’ai déjà expliqué cela dans un ouvrage écrit en 2004 et paru aux éditions du Pommier.

Internet porte les valeurs de l’économie de l’abondance. Or, tout le jeu actuel de l’industrie du contenu (musique comme film) est de nier ce fait, et de retourner le plus possible à une économie de rareté, par exemple avec les DRM (stupidité qui est actuellement en train d’être abandonnée…) ou bien en infligeant de lourdes amendes à des « pirates » qui ont mis à disposition du contenu.

Madame le Ministre, avez-vous lu l’excellente analyse de Roberto di Cosmo en 2006, qui montrait que le modèle économique nouveau de l’Internet apportait plus d’argent au créateur que le modèle ancien ? Avez-vous regardé des sites comme Sellaband, qui sont des modèles en peer to peer où des passionnés investissent dans des créateurs  pour leur permettre de lancer un CD ? Avez-vous lu cet article paru en 2002 dans le New York Times, écrit par Kevin Kelly, un des deux fondateurs de Wired magazine, qui montrait déjà le déplacement de la valeur dans l’industrie de la musique ?

Madame le Ministre, savez-vous ce qui va se passer si l’on continue de protéger les retardataires qui refusent de comprendre que le monde change ? C’est très simple, l’industrie du contenu va mourir, parce que toute protection empêche une industrie de se transformer en innovant. Et comment va-t-elle mourir ? Par assèchement de son catalogue. L’objectif numéro un d’un créateur moderne est de se faire connaître, et justement Internet le permet, en favorisant la transmission rapide de sa musique. Une excellente étude de 2003 publiée par la Sloan School a montré qu’Internet, au travers de l’effet « longue traine » (effet pas toujours très bien compris) avait apporté 500 millions de dollars supplémentaires à l’industrie du livre, uniquement en vendant des livres peu connus. Si elle ne pense pas la modernité, l’industrie traditionnelle du contenu va peu à peu réduire son catalogue à un mélange d’artistes vieillissants et de « Star Academy ». Ce n’est pas très palpitant…

Maintenant, deuxième point : quels sont les vrais problèmes ? Madame le Ministre, je ne me permettrai en aucun cas de faire votre métier, je me contenterai de trois simples réflexions.

En premier lieu, je citerais le problème du très haut débit. L’ADSL est une absurdité, pas seulement à cause de son débit ridicule, mais à cause de son « A ». Peu de personnes en connaissent sa signification : « Asymétrique ». car l’ADSL a été inventé par des ingénieurs des Télécommunications, qui ont raisonné en terme de vidéo à la demande. Ils ont donc privilégié le download, au prix d’un upload à très bas débit (entre 512kb/s et  1Mb/s). Ils ont raisonné culturellement en pensant un monde où les relations sont verticales; ce monde ancien que, justement, l’industrie du contenu veut maintenir.

Seulement, Madame le Ministre, Internet n’est pas la télévision, Internet est une technologie de pair à pair, horizontale. A partir de là, le citoyen veut uploader son contenu, que ce soit sur youtube, dailymotion, flickr, ou bien tout simplement pour envoyer ses photos à ses amis, à sa famille. Pourquoi diantre obérer ainsi l’upload ? Il faut donc du très haut débit symétrique. La solution existe, elle a déjà été déployée ailleurs, la fibre optique. D’autres hommes politiques ont eu le courage de construire des routes, des autoroutes, des chemins de fer. Il faut avoir le courage aujourd’hui de construire un véritable réseau en fibre optique (oserais-je rappeler ce qui est arrivé à Tours, à Orléans, qui par conformisme ont refusé le train???), et là se situe fondamentalement le rôle de l’état.

Continuons sur les grands chantiers: la mobilité est en retard en terme d’usage. Pourquoi? Essentiellement le modèle économique outrancier des opérateurs de télécommunication (savez-vous que, dès que vous surfez en dehors de la France, il vous est facturé entre 5 et 10 euros par mega-octet transféré ??? Ce n’est pas comme ça que nous aiderons nos PME à aller vendre à l’étranger…). Un quatrième opérateur, qui viendrait avec une culture Internet, des modèles économiques en pair à pair, qui aiderait par exemple à installer des Femtocells partout, cela ferait un grand bien, cela permettrait véritablement de donner les conditions d’un nouvel élan économique, au travers de l’explosion des usages en mobilité.

Autre exemple, il faut moderniser l’image des métiers de l’Internet. La DUI a lancé le portail des métiers de l’Internet, dont la deuxième version va sortir prochainement. Il est surprenant de constater que, pour beaucoup de personnes, travailler dans l’Internet signifie être assimilé à un Geek, un « nolife », bref, à quelqu’un de perdu. C’est du gâchis. Lorsque j’ai créé en 2000 ma première start-up, et je me suis aperçu, en allant ouvrir la filiale Américaine dans la Silicon Valley, que la technologie française était extraordinairement considérée. Il ne faudrait pas que nos compétences naturelles se perdent, il faut favoriser l’enseignement de l’Internet dans l’enseignement supérieur, dans ses dimensions technologiques, économiques, sociales, comme je l’ai déjà exprimé ici.

Madame le Ministre, vous savez que ce n’est pas par la consommation que nous nous sortirons de la crise, mais par la production intelligente et la valorisation de tous nos savoirs-faire. La première mission que les Français attendent de votre administration ne serait-elle pas de faire en sorte, par tous les moyens, qu’Internet soit le vecteur de transformation, et qu’il aide les entreprises à innover, et les citoyens à participer? Si la complexité chère à l’administration de notre pays vous empêche d’en avoir tous les moyens, auriez-vous au moins la rage de convaincre  les autres administrations qu’il faut travailler autrement? Car, Madame le Ministre, Internet n’est plus le monde du « OU », mais celui du « ET ».

Le monde évolue et devient un lieu d’échange en pair à pair. Aux modèles économiques verticaux classiques de l’industrie, Internet supporte la transformation vers un modèle horizontal, de place de marché. C’est là que se situe le rôle principal de l’État: faire en sorte que cette place de marché soit porteuse de nombreuses interactions. L’État se doit de fluidifier les échanges, votre administration se doit d’y contribuer, en apportant aux entreprises et aux citoyens la meilleure infrastructure au meilleur coût. Les services y viendront par eux-même.

Madame le Ministre, laissons-donc les vieux modèles économiques mourir de leur belle mort, et construisons tous le futur, un futur qui sera supporté par un réseau à très haut débit symétrique.

 

66 thoughts on “Message ouvert pour Madame Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat à la prospective et au développement de l’économie numérique

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  7. Pascal

    Bonjour Serge !

    Je vois votre réponse avec un peu de retard (y’a t’il un moyen de s’abonner aux commentaires postés dans un sujet ?)

    Enfin bref..je suis bien d’accord avec vous sur le fond : le problème est complexe et un modèle économique qui ne marche plus ne doit pas continué être imposé, ceci est ridicule. Je souhaitais juste dans mon précédent commentaire mettre un petit coup de projecteurs sur certains « petits » qui galèrent, qui essayent des choses et qui ont du mal.

    En tous cas bravo pour votre blog, très intéressant :-)

    A bientôt

    Pascal

    Reply
  8. serge

    Merci Pascal. Ces articles sont très intéressants. Le problème est complexe, et vous savez très bien que le modèle économique est le sujet délicat. Pour moi, la bonne question (qui est très bien posée dans les deux articles) est l’adaptation du modèle économique à la réalité technologique, et d’usage. N’oublions pas que le disque existe depuis peu, et que, sans major, Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Liszt, ont réussi à vivre. Et que, hélas oui, certains de leurs contemporains ont même « mieux » réussi; Salieri face à Mozart, ou bien l’anecdote que j’aime beaucoup, Gerschwin apprend que Shostakovitch vient à New York, et prend rendez-vous avec lui pour lui demander une leçon; et Shostakovitch lui demande combien il gagne, et, devant la réponse, lui dit « alors c’est moi qui vais vous demander des conseils » :-)

    Voilà, à chaque époque ses usages, et donc son modèle économique. Je pense simplement qu’il n’est pas raisonnable de faire perdurer ceux qui sont à bout de course.

    Reply
  9. Pascal Moutet

    Bonjour Serge,

    Je découvre à l’instant votre blog (très intéressant).

    Concernant le téléchargement de musique, je suis bien d’accord avec vous : d’autres modèles sont à trouver, il n’y a aucun doute.

    Néanmoins, je pense qu’il ne faut pas caricaturer le rôle des labels de musique (majors ou indépendants) que l’on assimile, à mon sens, trop vite à des vendeurs de camemberts. C’est à la mode de les trainer allègrement dans la boue mais il ne faut pas oublier que certaines personnes se décarcassent à dénicher de nouveaux talents, à leur faire confiance, à les produire, à prendre des risques. Ceci est un métier à part entière qui requiert du temps, du talent et…de l’argent.

    Or pour financer de nouveaux talents, il faut que les anciens vendent un un minimum, sinon le cycle ce casse.

    Je ne suis pas sur que toutes les découvertes se fassent via Myspace et je ne suis pas sur que « intelligence collective » soit toujours à même de dénicher le nouveau Jeff Buckley dans les milliards de pages MySpace.

    Quant on parle gratuité musicale, on évoque évidemment Nine Inch Nails Radiohead..mais il ne faut pas oublier que ces groupes peuvent se permettre de « s’affranchir » des maisons de disques car il ont eu-mêmes connu l’age d’or du disque et en ont bien profité.

    Qu’en est-il pour les artistes émergents qui ne peuvent plus se faire produire par des labels par faute de moyens ? Je pense que c’est beaucoup plus compliqué pour eux qu’il y a quelques années…

    Je vous laisse avec deux articles pour prolonger la réflexion. L’un écrit par le dirigeant du label lyonnais Jarring Effects qui explique avec finesse les effets pervers du téléchargement sauvage :

    http://jarringeffects.net/index.php?page=news&news=118

    Et un autre qui montre un peu le fonctionnement pas toujours très clean et équitable de la plate-forme Deezer :

    http://www.sourdoreille.net/webzine/humeurs/article-loi-hadopi-la-parole-a-cd1dcom/#more-2576

    Pascal

    Reply
  10. Pingback: Hadopi again… | La rupture Internet

  11. Serge

    @NeoSting oui probablement, il y a d’autres solutions. Sellaband ou Slicethepie sont deux exemples intéressants à suivre.

    Mais ce que je crains, c’est la réaction de la distribution, qui va bloquer l’innovation. Un gros n’innove que rarement, en revanche, il est très fort pour aspirer l’innovation des autres et l’empêcher de se développer. A France Télécom, ça s’appelait « les départements innovants »… Je pense que les majors vont le faire, quand ils auront compris que la loi Hadopi ne réglera pas le fond du problème, qui est le basculement du modèle économique (et pas la gratuité, contrairement au message de Boulais, qui a probablement lu le post en diagonale. S’il avait été sérieux, il aurait vu que le mot gratuit n’y figure absolument pas :-)

    Reply
  12. Boulais Clément

    Continuez de proner le tout gratuit, la presse gratuite, le piratage,le vol à l’étalaghe, et vous finirez tous à télécharger vos fiches de salaire à à l ANPE!
    continuez vos voyages au soleil et laissez le marché du disque survivre!
    CB

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